Après le drame pastoral de L’Orfeo et avant le soufre du Couronnement de Poppée, Le Retour d’Ulysse dans sa patrie fait voisiner la farce avec les pleurs, invente un espace théâtral où les dieux sont soumis aux mêmes doutes que les mortels. Monteverdi y développe à la fois la caractérisation individuelle et l’importance des ensembles, le madrigal devient un outil dramatique, la figure centrale de Pénélope s’impose comme un kaléidoscope des émotions. Pour rendre compte de ce glissement depuis les chants d’Homère vers ces états d’âmes extrêmes emblématiques de la Renaissance italienne, Emiliano Gonzalez Toro opte ce 23 octobre pour une mise en espace minimaliste. Le bord de scène est beaucoup utilisé, de temps à autre les personnages secondaires se déplacent autour d’un claviorganum imposant, Pénélope reste sagement assise et observe la vaine agitation qui l’entoure.

Emiliano Gonzalez Toro
© Michel Novak

L’ensemble instrumental I Gemelli sculpte les mélismes du langage monteverdien avec une maîtrise stupéfiante, les cornets rivalisant d’inventivité mélodique tout en se fondant dans une généreuse couleur d’ensemble. Au pupitre de cordes, on a ajouté une trompette marine qui, mêlée aux trombones, produit un effet d’une délicieuse âpreté. Violaine Cochard depuis son claviorganum donne l’impulsion à un groupe de continuistes épatants, les luths et la harpe se livrent à des joutes improvisatoires qui dessinent habilement les changements psychologiques, la claveciniste déploie aux claviers une inépuisable palette de caractères qui laisse deviner un travail en amont très approfondi. On constate d’ailleurs que la précision fulgurante des changements de tempo et des départs, les enchaînements aux alternances majeur-mineur particulièrement serrées n’ont nul besoin des gesticulations de chef si courantes sur la scène baroque française.

Emiliano Gonzalez Toro a réuni une équipe de chanteurs dont plusieurs sont plutôt familiers du grand lyrique. Ainsi l’excellent ténor Philippe Talbot campe un berger têtu et charmeur : la vocalisation est parfaite et la fusion des registres divine, qualités qu’il partage avec ses compagnons de même tessiture. La voix d’Anthony Leon bénéficie d’une excellente projection et d’un registre aigu étincelant, Alvaro Zambrano campe un Eurimaque vaillant et facétieux, et un Zachary Wilder en grande forme donne une belle fougue juvénile et un solide aplomb à son Télémaque. Plus en retrait, le ténor Anders Dahlin rachète en présence scénique la légère fragilité vocale de son Pisandre. À la fois prétendant plein d’arrogance et allégorie du Temps (prologue), Nicolas Brooymans révèle au fil des prises de rôles une assurance vocale en accord avec son impressionnant gabarit, assurance dont ne manque pas le Neptune de Jérôme Varnier dont le métal incandescent se mêle aux cordes graves et aux trombones.

Côté féminin, l’excellence frise le sublime, la fraîcheur vocale de Mathilde Etienne contrastant agréablement avec la splendeur lyrique de ses compagnes. Lauranne Oliva incarne avec grande noblesse Junon et la Fortune, et l’Euryclée d’Angelica Monje Torrez révèle un soprano ductile et une attention au texte remarquable. Délaissant momentanément Verdi et l’opéra français, la mezzo Rihab Chaieb se coule avec facilité dans le rôle de l’épouse éplorée d’Ulysse : l’extrême expressivité du lamento initial, le contrôle du souffle dans le célèbre duo amoureux, l’évidence du récitatif forcent l’admiration.

La prestation d’Emőke Baráth confirme l’heureux accord d’une musicienne hors pair et d’un instrument somptueux. Son berger primesautier se transformant en Minerve, l’autorité impressionnante de la déesse de la Sagesse, la longueur d’une voix au médium capiteux et à l’aigu très incarné émerveillent. Tour à tour vieillard mystérieux et héros foudroyant les prétendants de Pénélope, Emiliano Gonzalez Toro laisse toute liberté à son ensemble I Gemelli et dialogue en confiance avec ce formidable instrument. La prise de rôle, impressionnante d’ardeur et de maturité, révèle une familiarité confondante avec un style où dosage de la voix lyrique, sens du rubato, aisance dans la vocalisation et crédibilité théâtrale sont exigés. Le chanteur triomphe sur tous ces critères et semble y trouver par surcroît un plaisir infini.

Les trios et duos comiques font preuve d’une précision redoutable, là encore la richesse de sens et la pertinence du timing sont les fruits d’un admirable travail d’équipe. Guest star inattendue au sein de cette troupe, Philippe Jaroussky apporte à l’allégorie de la Fragilité humaine une émotion subtile et toute la souplesse qu’on lui connaît dans le répertoire italien. Une ombre au tableau : aucun membre de l’orchestre n’est cité dans le programme. Espérons que cela ne devienne pas une habitude en ces temps où il faudrait plutôt fêter et soutenir l’excellence.

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