Le Codex Caioni et le Manuscrit Cantemir sont deux recueils de partitions datant du XVIIe siècle, donnant un formidable aperçu du paysage musical à la cour du Prince roumain Vasile Lupu (1595-1661). C'est à travers la musique contenue dans ces ouvrages que le Ricercar Consort proposait au Conservatoire Royal de Bruxelles une soirée imaginaire au palais de celui qui fut l'un des plus grands princes de l'histoire de la Roumanie. Grand spécialiste de la musique pour viole, l'ensemble belge est composé d'une basse continue standard (clavecin, orgue, théorbe, violes de gambe), accompagnée d'une flûte à bec, un cornet à bouquin, un kanun et un kaval (deux instruments typiques de la musique ottomane), un large éventail de percussions ainsi qu'un quatuor vocal.

Le Ricercar Consort au Conservatoire royal de Bruxelles © Maria Rosa Garcia
Le Ricercar Consort au Conservatoire royal de Bruxelles
© Maria Rosa Garcia

En organisant le concert suivant sept événements d'une journée princière, le Ricercar Consort ouvre la soirée avec « Le Réveil du Prince ». Dans une ambiance sereine, emplie de chants d'oiseaux divers, le kanun et le kaval développent un discours musical simple et doux sur lequel vient se poser le reste de la formation.

Après une dernière et tendre évocation du réveil à la flûte à bec, la seconde partie nous transporte « À l’Église ». On y entend naturellement une pièce d'orgue qui nous permet de profiter du jeu clair et serein de Julien Wolfs, claviériste de la soirée. On fait ensuite la connaissance de Kerstin Dietl, Barbora Kabátková et Jeffrey Thompson, respectivement première, seconde soprano et ténor. Dans un « Fili mi Absalon » éloquent et stylé dans le traitement du texte comme du phrasé, l'homogénéité du trio est cependant mise à mal par une deuxième soprano et un ténor difficilement audibles dans les graves et les médiums. Le caractère, les ornements et la proximité du texte demeurent parfaits dans le « O bone Jesu » de Monteverdi mais on pourra regretter quelques soucis de justesse et d'attaque chez la première soprano.

Fermant cette parenthèse religieuse, la formation belge nous emmène cette fois à « La Chasse », où des rythmes plus vigoureux apportent un tout nouveau caractère à la soirée. Avec la « Polnische Sackpfeiffen » de Schmelzer, les influences orientales et ottomanes de la musique hongroise et roumaine deviennent plus palpables, permettant au fabuleux cornettiste Lambert Colson de virevolter au-dessus de l'orchestre dans des mélismes éclatants. Il est aussi plaisant de voir les musiciens changer régulièrement d'instruments, apportant des timbres différents afin d'élaborer de multiples atmosphères. Après un duo soprano-ténor particulièrement plaisant et théâtral, la percussion fait son entrée et l'immersion est encore plus intense. Une parfaite fusion des timbres et une dynamique commune portent le Ricercar Consort à des sommets interprétatifs, l'ensemble réussissant à donner à cette musique tout son aspect vivant et galvanisant.

Pour entamer les « Musiques de table », le baryton Matthias Vieweg entonne ensuite le « Misericordias Domini », composition du créateur du Codex Caioni, Ioan Căianu. Ronde et homogène, la voix du chanteur et les lignes du cornet à bouquin et du violone s'entrelacent agréablement, dans un moment de sérénité très contrasté vis-à-vis du reste de cette partie, qui se rapproche de la musique légère. Dans une pièce de Lassus, la joie et l'air goguenard du quatuor vocal montrent une tout autre facette de cette musique. Quant au makam somptueux où les deux instruments traditionnels turcs rivalisent de virtuosité, la grande variété de percussions de Michèle Claude ainsi que la souplesse de la basse continue sont autant des matériaux formidables, contribuant à construire un concert mémorable.

Après une ouverture solennelle et majestueuse, le makam suivant introduit les « Audiences » à la cour de Roumanie, où s'illustre la sacqueboute de Simen Van Mechelen, qui apporte encore davantage de rondeur et de profondeur à l'ensemble. L'avant-dernière partie est certainement l'un des sommets de ce concert, le Ricercar Consort nous transportant au « Bal ». L'heure est à la fête et les musiciens transfigurent le moindre instant de ces morceaux à danser de plus en plus intenses. Lors d'une danse lente de Hassler, Kerstin Dietl nous enchante par la pureté de ses interventions, presque comparables à des tenues de cornets, et la section de basse continue, sonore et vibrante, communique une joie très organique. Puis les tempos s'accélèrent et permettent aux différents instrumentistes de faire la démonstration d'une éblouissante virtuosité, notamment Philippe Pierlot au dessus de viole. Cette énergie débordante pousse l'ensemble dans une véritable frénésie, faisant entendre des inflexions klezmer et des rythmes syncopés irrésistibles.

Après ces envolées, Barbora Kabátková, Hankan Güngor au kanun et Nedyalko Nedyalkov au kaval figurent enfin « Le Coucher du Prince » : une berceuse reprend alors les ambiances du tout premier morceau. Le tendre souffle qui s'en dégage nous transporte hors du temps et conclut de la plus belle des manières une soirée haute en couleur.

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