On attendait beaucoup de cette nouvelle production de Rigoletto, premier opéra de la trilogie populaire de Verdi, qui marque les débuts à l’Opéra de Paris du soprano Olga Peretyatko, du baryton Quinn Kelsey, ainsi que du metteur en scène Claus Guth.

Gilda (Olga Peretyatko) © Monika Rittershaus | Opéra de Paris
Gilda (Olga Peretyatko)
© Monika Rittershaus | Opéra de Paris

Sur le plan musical, les promesses ont été très largement tenues. À commencer par le rôle-titre. De sa voix puissante et pleine de nuances, superbement projetée, Quinn Kelsey donne corps à tous les aspects du personnage : bouffon cynique, père aimant, vengeur implacable, puis accablé. À son imposante stature vocale s’ajoute une présence scénique indéniable. Lumineuse et sensible, la Gilda d’Olga Peretyatko est la combinaison parfaite de la virtuosité belcantiste et du lyrisme verdien. Ses ornementations sont superbes et jamais superflues : trilles électrisants, piano veloutés, notes filées sont autant de témoignages d’une perfection technique tout entière au service de l’émotion. À cet égard, son « Caro nome » est un modèle du genre. Michael Fabiano est un Duc de Mantoue aussi adroit vocalement que peu à l’aise sur scène. Passées quelques difficultés de mise en route, avec notamment un « Questa o quella » peu assuré aux deux extrémités de la tessiture, le ténor retrouve rapidement tous ses moyens, et tient vaillamment jusqu’au bout son personnage de séducteur invétéré. Les seconds rôles ne sont pas en reste. Si Rigoletto manque peut-être un peu de noirceur, ce n’est pas le cas de Sparafucile, dont Claus Guth a voulu faire le double obscur du bouffon. Incarné par Rafał Siwek – qui fait, lui aussi, ses débuts à l’Opéra de Paris – le tueur à gages est sombre à souhait, pour ne pas dire littéralement glaçant. Mikhail Kolelishvili profère la malédiction du comte de Monterone d’une voix tranchante comme du métal. Quant à Vesselina Kasarova (Maddalena) et Isabelle Druet (Giovanna), elles interprètent de façon convaincante leurs rôles de femmes sous influence : la première manipulée par son frère Sparafucile, la seconde par Rigoletto et par le Comte. Le chœur de l’Opéra de Paris (ici entièrement masculin) mérite une mention spéciale : il retrouve en effet la précision et la cohésion qui lui faisaient défaut depuis le départ de Patrick-Marie Aubert.

Sous la direction énergique et très inspirée de Nicola Luisotti, l’Orchestre de l’Opéra de Paris nous emmène en voyage sur la planète Verdi. Dès le prologue, le motif de la malédiction est asséné, scandé, martelé avec une force et une intensité rares. Toute la richesse de la partition est exploitée, et les moindres détails en sont rendus avec une grande fluidité. La tension dramatique ne faiblit jamais, avec notamment des cordes, qui se font tour à tour caressantes, tranchantes, déchirantes et trouvent même au troisième acte des accents dramatiques presque wagnériens.

Rigoletto (Quinn Kelsey), Le double de Rigoletto (Pascal Lifschutz) © Monika Rittershaus | Opéra de Paris
Rigoletto (Quinn Kelsey), Le double de Rigoletto (Pascal Lifschutz)
© Monika Rittershaus | Opéra de Paris
La mise en scène de Claus Guth est loin d’être aussi enthousiasmante. Pendant le prélude, Rigoletto, devenu un vieux clochard, tire d’un carton quelques effets, parmi lesquels une robe ensanglantée, dont on comprend tout de suite qu’il s’agit de celle de sa fille assassinée. Puis, c’est la scène tout entière qui devient une grande boîte de carton ondulé. Dans cet univers froid et dérisoire, la représentation se déroule comme un long flash-back par lequel Rigoletto – en fait, son double silencieux, interprété par Henri Bernard Guizirian – revit la malédiction qui a brisé sa vie. La double idée du flash-back et de la boîte n’est certes pas nouvelle, mais elle est cohérente avec l’œuvre et méritait d’être exploitée. Or on a l’impression que Claus Guth a cherché à remplir la boîte sans vraiment aller jusqu’au bout de son propos dramaturgique. On trouve de bonnes choses dans cette mise en scène. Ainsi, le travail autour de la notion de projection. Projection des ombres des personnages sur les différentes faces du carton, inquiétantes même dans les moments plus légers, qui sont d’excellents vecteurs de tension. Projection de vidéos – plutôt belles – où l’on voit tour à tour une main d’adulte saisissant un poignet d’enfant, une fillette courant dans un champ, un poignard. Leur présence, sorte de flash-back dans le flash-back, renforce le poids de la malédiction et le désespoir de Rigoletto. Projection des fantasmes masculins enfin, avec la scène de cabaret du troisième acte. En revanche, on se demande ce que peuvent bien apporter la chorégraphie exécutée par le chœur des courtisans ou encore le rail de cocaïne que sniffe le comte au troisième acte.

Il n’en demeure pas moins que ce Rigoletto est un grand moment d’opéra particulièrement riche en émotion. Il est à noter que la représentation du 26 avril fera l’objet d’une captation et d’une diffusion cinématographique, télévisée, radiophonique, et en streaming sur Internet.

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