Afin de conclure son édition en beauté, le Festival Messiaen a choisi de faire résonner les Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus portés par le spécialiste du répertoire, Roger Muraro. Très riche en termes d’expression et de techniques abordées, l’œuvre relève selon les mots du compositeur « d’un langage d’amour mystique, à la fois varié, puissant, et tendre, parfois brutal, aux ordonnances multicolores ». Un cahier des charges qu’a brillamment rempli l’interprète du jour.

Roger Muraro au Festival Messiaen
© Bruno Moussier

En plein cœur du village de La Grave, l’atmosphère de l’église locale contraste avec les fraîches températures extérieures. En effet, le public chaleureux est venu nombreux accueillir le virtuose. Face à son auditoire qu’il salue jovialement, l’interprète prend place sur la scène organisée vers le chœur de la bâtisse. Inspiration, concentration, Muraro s’octroie quelques secondes pour faire le vide avant de poser son premier Regard. Si le tempo initial se montre quelque peu instable – toute la difficulté de commencer une œuvre d’une telle envergure –, le mystère est instauré : les graves bouillonnent dans un climat d’inquiétude. On perçoit dès lors l’établissement d’une véritable intention interprétative, celle d’une vision sombre et profonde. Jouant l’ouvrage de mémoire, le pianiste focalise son attention sur le rendu expressif. Cette prouesse avait d’ailleurs déjà été saluée par Messiaen lui-même en 1988 : « Merci à Roger Muraro pour son intégrale absolument sublime de cette œuvre si difficile ! Avec toute mon admiration pour sa technique éblouissante, sa maîtrise, ses qualités sonores, son émotion, et j’oserai dire sa Foi ! » Au fil des parties, le geste se fait plus puissant encore, débordant de rage et d’emportements. L’ensemble est divinement incarné par les inflexions dynamiques qui régissent le discours.

Autour des moments de colère, la dextérité de l’instrumentiste se révèle au fil les traits rapides qui se succèdent dans le registre aigu, fidèles incarnations des chants d’oiseaux qu’affectionnait tant le compositeur. Plus remarquable encore, la conduite des lignes mélodiques se caractérise par un recours soutenu au souffle : le soliste chante et marque chaque entrée motivique par une respiration sonore ; les souvenirs de son cursus de saxophone étant toujours présents et influents dans son travail pianistique.

Roger Muraro au Festival Messiaen
© Bruno Moussier

L’interprétation du Muraro fait particulièrement ressortir les lignes de basse de la partition. Le martèlement récurrent de la partie grave du clavier produit une imitation convaincante des « foudres inverses » du Sixième Regard, tandis que la table d’harmonie vrombit au gré de la représentation du mouvement des « spirales contraires ». Un court entracte entre la dixième et la onzième pièce est mis en place afin de procéder au nécessaire réaccordage de l’instrument.

Le début de la seconde partie, articulé et léger, incarne le calme avant la tempête. Habité par le texte, l’interprète souligne les aigus scintillants symbolisant le regard des anges. Tout aussi caractérisée, la subtile berceuse du « Baiser de l’Enfant » semble être jouée du bout des doigts. Répit de courte durée que viennent perturber les accords tranchants aux dynamiques abruptes. Le geste du musicien est net, précis tout en reposant sur une amplitude large, mobilisant aussi bien les avant-bras que les épaules. Le concert se termine sur des accords suspensifs qui subliment la conclusion d’une interprétation au sommet. Explosive, bouillonnante, mais aussi mystérieuse et grave, la proposition de Muraro nous laissera le souvenir d’un tour de force technique, transcendé par un regard dramatique.


Le voyage de Manon a été pris en charge par le Festival Messiaen.

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