Les Siècles sont décidément polymorphes : pour leur premier concert cette saison à la Philharmonie de Paris, ils ont choisi de juxtaposer Mozart à Mahler. Pari impossible ? François-Xavier Roth parvient à défendre la cohérence de ce programme grâce au foisonnement de couleurs et de textures qu’il fait ressortir chez l’un comme chez l’autre. La voix pure et agile de Sabine Devieilhe tient lieu de fil rouge de la soirée.

François-Xavier Roth
© Marco Borggreve

Car le chef fait alterner les mouvements de la Symphonie n° 36 dite « Linz » de Mozart avec trois airs du compositeur, soigneusement choisis pour s’enchaîner le mieux possible – le dernier commencera même par l’accord qui clôture le finale – et offrir des respirations bienvenues dans une symphonie ici particulièrement énergique. Ainsi, à un premier mouvement qui s’ouvre sur de pesants et solennels coups de semonce, puis des attaques mordantes, presque agressives, chez les cordes et les bois, répond un « Alcandro, lo confesso… » doux, porté par la pureté du timbre de Sabine Devieilhe, qui ne vibre que pour souligner une appoggiature ou le caractère narratif d’un passage. Les aigus de la soprano, plus plaintifs que virtuoses, ne sont jamais écrasés par un orchestre dont François-Xavier Roth veille à contenir la puissance.

L'Andante de la symphonie, dont les rythmes subtilement dansants et les motifs délicatement ornementés mettent en valeur la précision de la direction du chef, précède un « Vorrei spiegarvi, oh Dio ! » qui exige, avec ses rythmes pointés, la même netteté. L’air est l’occasion d’admirer un véritable dialogue au sommet entre Sabine Devieilhe, aux aigus limpides, et le hautbois incroyablement expressif d’Hélène Mourot. Le menuet de la symphonie, ici festif voire percussif (les appuis des cordes très marqués renforcent le rythme de danse), s’enchaîne avec un finale flamboyant, construit sur des batteries de cordes énergiques et des contretemps incisifs, qui soutiennent des traits de violon particulièrement légers. Le public, déjà enthousiaste, redouble d’attention dans le dernier air « Al Destin, che la minaccia » (extrait de Mitridate) : l’orchestre semble construire progressivement la tension, puis l’entretenir grâce à un jeu d'espiègles et surprenants changements de nuance, dans le seul but de mettre en avant la puissance et l’agilité incomparable du chant de Sabine Devieilhe, légère et précise dans ses traits, explosive dans sa cadence, dont le contre-mi final force l’admiration.

À la richesse des articulations et des phrasés dans Mozart répond un foisonnement de timbres singuliers dans Mahler. Les premières notes du Bedächtig. Nicht eilen, chuchotées, laissent rapidement place à des solos de vents presque criards : une clarinette claironnante, un hautbois nasillard, un cor métallique... Le son des cordes, très homogène, permet de multiplier les effets de flux et de reflux. Mais elles sont aussi capables de s’effacer en des pianissimos extrêmes, pour mieux faire ressortir le monumental crescendo final du premier mouvement. Vibrant assez peu, les cordes des Siècles entretiennent un legato poétique, bien qu’un peu froid, à travers une multitude de glissades qui laissent émerger une atmosphère de déliquescence (Ruhevoll). Dans les passages les plus tourmentés, leur son se fait sombre, presque glauque ; les cuivres leur répondent par des attaques incisives, les bois par une exaltation toujours renouvelée (là encore, le hautbois d’Hélène Mourot brille tout particulièrement). La juxtaposition de ces sommets très expressifs, de ces solos habités, avec la douceur céleste que François-Xavier Roth parvient à obtenir de l’harmonie, produit une sensation d’inquiétante étrangeté.

Le finale, Das himmliche Leben, atteint de véritables raffinements de cohérence sonore : la voix de Sabine Devieilhe semble imiter le timbre de la flûte, puis se fondre dans les glissades des violons. Lorsque son timbre se déploie, sans le moindre vibrato, sur le tapis des vents, on y perçoit moins la « joie enfantine » que le compositeur voyait dans ce mouvement, qu’une sorte d’extase sacrée. L’émerveillement du public est palpable face à l’incroyable versatilité des musiciens, capables de se fondre dans Mahler comme dans Mozart pour en faire briller toutes les couleurs.

*****