Le Festival Radio France Occitanie Montpellier ne perd pas le Nord : en conclusion d’une édition 2019 (ex)centrée sur les musiques et les artistes proches du cercle arctique, la venue de l’Orchestre Philharmonique de Tampere était un événement à ne pas manquer pour les amateurs de musique symphonique. Surtout quand cette phalange rarement programmée en France est menée par son directeur musical, considéré comme l’un des plus prometteurs maestros de notre temps : Santtu-Matias Rouvali.

L'Orchestre Philharmonique de Tampere et Santtu-Matias Rouvali au Corum de Montpellier © Luc Jennepin
L'Orchestre Philharmonique de Tampere et Santtu-Matias Rouvali au Corum de Montpellier
© Luc Jennepin

En guise d’amuse-bouche, l’ouverture de Maskarade de Carl Nielsen permet de se familiariser avec les singularités de l’orchestre finlandais : on est frappé par la densité des cordes graves et par la carrure large des cuivres qui donnent au son une puissance relativement inattendue dans cette pièce malicieuse. Mais cette ampleur permet au maestro de ménager des contrastes très expressifs : Rouvali fait virevolter sa baguette avec souplesse pour conforter des pupitres de violons vifs et pétillants, avant de raidir son geste et de trancher dans le vif des accords nets. La complicité entre le chef et l’orchestre qu’il dirige depuis maintenant six ans saute alors aux yeux – il n’y a qu’à voir les sourires contagieux des musiciens – et aux oreilles.

Cette relation heureuse se poursuit dans le Concerto pour clarinette de Magnus Lindberg, invité d’honneur du festival. L’orchestration riche pourrait devenir excessivement calorique mais Rouvali dose à merveille les équilibres pour faire ressortir tous les effets de la partition. L’œuvre insaisissable de Lindberg use de procédés d’écho, de spatialisation et de diffraction du son qui rappellent la musique électronique, mais le compositeur peut également adopter une écriture héritée de Debussy ou Messiaen : un motif mélodique très sobre, régulièrement repris dans des harmonies changeantes, sert d’axe rassembleur à l’ensemble.

Jean-Luc Votano, accompagné de Santtu-Matias Rouvali et de l'Orchestre Philharmonique de Tampere © Luc Jennepin
Jean-Luc Votano, accompagné de Santtu-Matias Rouvali et de l'Orchestre Philharmonique de Tampere
© Luc Jennepin

Tandis que Rouvali s’affaire en magicien des timbres devant ses troupes, la clarinette de Jean-Luc Votano peut évoluer sans forcer dans un écrin symphonique aux magnifiques reflets irisés. Concentré sur sa partition, sans théâtraliser ses gestes, le soliste impressionne par sa technicité redoutable qui lui permet de s’envoler dans le suraigu avec une facilité déconcertante. L’agilité souple de son jeu fera merveille, en bis, dans un hommage personnel aux œuvres dansantes de Manuel de Falla.

Après l’entracte, on retrouve l’Orchestre Philharmonique de Tampere et son chef dans leur répertoire-maison : la Symphonie n° 1 de Jean Sibelius. Rouvali subjugue alors par la précision fluide de sa direction : d’un simple tremblement des doigts, d’une pichenette de la baguette, d’une volte alambiquée du poignet, le maestro finlandais donne toutes les informations à l’orchestre pour placer les attaques, détailler les formes de notes, ajuster les dynamiques. La virtuosité de son geste n’est en rien superflue, tant elle découle d’une virtuosité de la pensée : la gestion des tempos, particulièrement mobiles dans l’œuvre de Sibelius, est remarquable. Et la disposition singulière de l’orchestre est étudiée pour servir au mieux la partition : situés derrière les altos, entre les contrebasses et les trombones, les cors puissants jouent parfaitement leur rôle de ciment symphonique, tandis que les timbales, de l’autre côté de la scène, stabilisent le socle orchestral avec leurs roulements lourds.

Santtu-Matias Rouvali © Luc Jennepin
Santtu-Matias Rouvali
© Luc Jennepin

Si la direction de Rouvali est d’une limpidité exemplaire, les musiciens lui répondent par des sonorités directes et engagées qui refusent toute élégance artificielle : dans le deuxième mouvement, les timbres crus des bois paraissent arides, à la limite de la fausseté ; le fugato du mouvement suivant est tracé sans détour par des cordes rugueuses, quitte à perdre en clarté entre les pupitres ; quant au finale, il connaît sa part d’accrocs dans les cuivres. Mais tout cela paraît en définitive bien accessoire face au caractère passionné et à l’énergie authentique de l’ensemble. Le mouvement lent émeut par son lyrisme intense et chaleureux (qu’on retrouvera, en bis, dans une somptueuse Valse triste du même Sibelius) et la puissance collective de l’orchestre emporte tout sur son passage dans les mouvements extrêmes : tandis que les cuivres rivalisent d’héroïsme, les archets sont joués jusqu’au bois, faisant sauter quelques crins dans la mêlée.

Subjugué par tant d’investissement, un spectateur laissera échapper quelques applaudissements enthousiastes avant le dernier pizzicato. Loin d’en vouloir au spontané public montpelliérain, le maestro finlandais ira jusqu’à lancer son bouquet dans les premiers rangs. Après un concert électrique l’an passé, voilà qui montre le lien véritable qui ne fait que se renforcer entre Rouvali et le Festival Radio France. L’aventure finno-montpelliéraine est sans doute loin d’être finie : il se murmure que, pour sa prochaine excursion en Occitanie, le futur directeur musical du Philharmonia Orchestra pourrait venir accompagné de la prestigieuse phalange londonienne…


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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