Mettre en scène Rusalka n’est pas une mince affaire. Prenez l’intrigue au pied de la lettre et vous aurez tôt fait de transformer le chef-d’œuvre d’Antonín Dvořák en naïf Walt Disney pour adultes, avec conclusion en queue de poisson. Pour l’entrée au répertoire de l’ouvrage à l’Opéra National du Rhin (il était temps), Nicola Raab ne tombe heureusement pas dans les clichés d’une petite sirène mi-capricieuse mi-hystérique qui souhaiterait à tout prix goûter aux plaisirs de la vie humaine, quitte à y laisser sa peau écaillée.

<i>Rusalka</i> à l'Opéra National du Rhin © Klara Beck
Rusalka à l'Opéra National du Rhin
© Klara Beck

La metteuse en scène a trouvé une idée simple et brillante pour donner une indispensable profondeur au personnage éponyme : si l’Ondine cherche à fuir sa condition dans le premier acte, si elle est tellement angoissée et impuissante dans le second, c’est en raison d’un traumatisme enfoui. À l’ouverture se superpose une vidéo écumante (Martin Andersson) qui annonce la couleur : une histoire d’amour en bord de mer tourne au drame ; les étreintes passionnées se transforment en violences conjugales et finiront dans le sang.

Plus que jamais d’actualité, un tel sujet pourrait passer pour une solution de facilité – et l’importance parfois excessive de la vidéo par rapport à la musique ne contribuera pas à calmer les lyricomanes les plus conservateurs. Mais Nicola Raab fait preuve d’une telle virtuosité qu’on reste happé par sa proposition jusqu’à la dernière note. Indépendamment de toute considération lyrique, on assiste à un grand moment de cinéma : la scène présentée en ouverture n’est que fragmentaire et se complète au troisième acte ; le scénario tristement commun du viol connaît alors des développements inattendus et captivants, dignes de David Lynch – le bain de sang n’est pas celui qu’on croit. Ce qui fait toutefois la vraie puissance de cette nouvelle production, c’est l’intrication entre l’écran et le plateau : selon un contrepoint subtil, tous les détails de la vidéo s’incarnent tôt ou tard dans les gestes des chanteurs (et réciproquement), du verre brisé en ouverture jusqu’à la mort du Prince en conclusion.

Bryan Register (le Prince) et Pumeza Matshikiza (Rusalka) © Klara Beck
Bryan Register (le Prince) et Pumeza Matshikiza (Rusalka)
© Klara Beck

L’intrigue parallèle n’est jamais introduite au détriment de l’œuvre (elle souligne au contraire intelligemment la symétrie entre le premier et le troisième acte) mais Nicola Raab en fait parfois trop ou trop confusément : le trio des nymphes mangeant du poisson n’est pas une franche réussite et le traitement de la Princesse étrangère, ici plus alliée que concurrente de Rusalka, comporte ses incohérences. Quant aux allées et venues d’une version enfantine de l’Ondine sur le plateau, elles apportent leur valeur ajoutée poétique mais également parfois une surcharge d’informations pour le spectateur.

La distribution vocale navigue dans cette riche partition avec plus ou moins de bonheur : dans le rôle-titre, Pumeza Matshikiza fait onduler sa voix charnue avec un vibrato sensible mais son manque d’agilité et son intonation perfectible, souvent basse dans les aigus, plombent son premier acte – dont le fameux « Chant à la lune ». Bryan Register campe un Prince juste et ses tourments du dernier acte sont très crédibles mais son timbre fragile connaît d’importants moments de faiblesse au milieu de l’ouvrage. Attila Jun (Vodník) est idéalement tonitruant en patriarche Ondin mais son vibrato excessivement large et son manque de nuance finissent par lasser, tandis que Patricia Bardon campe une Ježibaba plus fatiguée qu’inquiétante. Formidable de puissance et de caractère, Rebecca von Lipinski ne suscite en revanche aucune réserve en Princesse étrangère. Le garde forestier de Jacob Scharfman est quant à lui une belle surprise : ce jeune baryton américain récemment diplômé de la Juilliard School fait preuve d’un vrai talent de diseur et d’une projection égale sur l’ensemble de la tessiture.

Attila Jun (Vodnik), Rebecca von Lipinski (Princesse étrangère) et Pumeza Matshikiza (Rusalka) © Klara Beck
Attila Jun (Vodnik), Rebecca von Lipinski (Princesse étrangère) et Pumeza Matshikiza (Rusalka)
© Klara Beck

Dans une fosse à l’acoustique peu flatteuse, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg trouve de très belles atmosphères, notamment dans la texture intense de ses cordes graves. L’exigeante partition de Dvořák est toutefois émaillée dans les vents de scories parfois impressionnantes, que compensent tant bien que mal des individualités de haut vol (très beaux solos de harpe). À la baguette, Antony Hermus se démène pour donner à la partition une animation dramatique au diapason de la mise en scène et le résultat est concluant. Ses tempos hardis devraient cependant davantage tenir compte des dispositions des chanteurs, plus d’une fois mis à mal dans leurs respirations par les directives rigides du maestro. Comme dans toute nouvelle production – et plus encore dans le cas d’un ouvrage jamais donné par l’institution –, les raideurs de l’interprétation devraient cependant s’assouplir au fil des représentations.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par l'Opéra National du Rhin.

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