Juste après le dernier accord de la Deuxième symphonie de Sibelius, juste avant que les applaudissements ne se déchaînent, un soupir immense a jailli du cœur de Berwaldhallen, la salle de concert de la Radio suédoise à Stockholm. Comme bien des formations de par le monde, l’Orchestre symphonique de la Radio suédoise a longtemps rongé son frein depuis mars 2020, se contentant de concerts radiodiffusés ou en streaming vidéo, sans public. Mais ce jeudi 9 septembre a clos cette longue période difficile et ouvert une nouvelle page : dix-huit mois plus tard, place (enfin !) au retour des spectateurs en salle, place à la « renaissance », thème de cette édition 2021 du Baltic Sea Festival.

Esa-Pekka Salonen dirige l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise
© Arne Hyckenberg

Les organisateurs n’ont pas fait les choses à moitié pour produire un concert d’ouverture spectaculaire et mémorable. Leur objectif annoncé est de créer à nouveau des liens autour de la musique vivante après des mois de frontières closes. La mise en œuvre est admirable dans une première partie de concert agencée avec une très grande intelligence : quatre œuvres sont enchaînées sans la moindre interruption, faisant parcourir trois siècles de musique en une quarantaine de minutes – et l’on se dit que, décidément, dans cette superbe ville-archipel de Stockholm constituée de 14 îles, il y a des génies en matière de construction de ponts.

Les passerelles étaient évidentes entre d’une part la Sonate n° 32 de Beethoven et les Kongsgaard Variations d’Anders Hillborg (le compositeur suédois élabore son œuvre autour du thème de l’Arietta beethovénienne), d’autre part la Partita pour violon seul n° 3 de Bach et Fog de Salonen (le Finlandais réinvente le prélude en le passant au filtre d’un fantastique kaléidoscope orchestral). Mais encore fallait-il avoir l’idée de les construire et de relier l’ensemble ! Bon nombre de programmateurs français qui continuent à reproduire la sempiternelle forme ouverture-concerto-symphonie feraient bien de s’inspirer de cette façon de faire : joindre le modèle et son prolongement, l’œuvre et sa source d’inspiration, c’est créer un jeu de miroir qui offre à contempler différemment l’une et l’autre des deux pièces. Avec cet effet de surprise toujours jubilatoire en concert quand il est habilement travaillé : en l’occurrence, lorsque Johan Dalene a attaqué d'un archet autoritaire le prélude de Bach depuis le deuxième balcon, on a senti les pulsations cardiaques s’accélérer dans les rangs pourtant distanciés de Berwaldhallen.

Terés Löf dans l'Arietta de Beethoven
© Arne Hyckenberg

Le reste de cette première partie est remarquable en tout point : au fond d’une scène plongée dans la pénombre, Terés Löf joue vraiment la carte du choral dans l’Arietta de la Sonate n° 32, timbrant particulièrement la ligne de basse, ce qui permet de suivre comme suspendu à son clavier son phrasé étiré. Sans transition, les pupitres de cordes montrent dans les variations magnifiquement orchestrées de Hillborg les qualités qui seront les leurs tout au long de la soirée : quelle intensité dans le timbre, quel investissement dans la posture, quelle justesse collective, quelle homogénéité dans les archets ! Et pourtant, les musiciens sont encore à distance les uns des autres, chacun derrière son pupitre…

Dans Fog de Salonen, l’engagement des musiciens se propage dans tout l’orchestre. Composée en 2019 en souvenir de la construction du Walt Disney Concert Hall, l’œuvre est joyeuse, frénétique, furieusement dansante, symbole d’un monde nouveau qui n’oublie pas ce qu’il doit aux générations précédentes. Sur le podium, le compositeur se déchaîne. Baguette claire et tranchante, geste large et accueillant, visage rayonnant, Esa-Pekka Salonen est chez lui ici au Baltic Sea Festival qu’il a participé à fonder au début des années 2000, et cela se sent : visiblement très ému par ce retour à la vie à Stockholm, le maestro multiplie les embrassades envoyées au public et l’osmose avec l’orchestre est évidente.

Esa-Pekka Salonen et l'Orchestre symphonique de la Radio suédoise
© Arne Hyckenberg

La seconde partie du concert ira encore plus loin : Salonen étend ses ailes au-dessus de la Deuxième symphonie de Sibelius et il ne touchera plus le sol. Le maestro connaît intimement cette partition, sa progression et ses fluctuations, ses musiciens, l’acoustique si particulière de Berwaldhallen (le moindre pianissimo s’entend très clairement, ce qui permet des coups de timbales magiques). L’œuvre est livrée avec une spontanéité bouleversante, sans chichi, sans céder à la tentation d’un phrasé inutilement sinueux : les motifs sont directs, les timbres francs, les fortissimos explosifs mais sans jamais déborder du large hexagone que forment les gradins. À partir du troisième mouvement, la gradation vers le triomphe du finale provoque la chair de poule et on sera nombreux dans le public à avoir les lunettes embuées : le bonheur de jouer à nouveau devant un public est si visible sur les visages et dans les corps des artistes que l’œuvre, déjà naturellement puissante, acquiert une dimension exceptionnelle. Jusqu’au dernier coup d’archet que Salonen accompagnera de sa baguette, et cet immense soupir de soulagement et de joie mêlés dans le public : la musique vivante est de retour à Berwaldhallen.


Le concert a été diffusé en streaming et en direct. Vous pouvez le revoir jusqu'au 8 décembre 2021 via ce lien.

Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Baltic Sea Festival.

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