Jordi Savall demande le silence d’un geste et l’obtient en un instant. Dans la cour du château Louis XI transformée en salle de concert, la standing ovation retombe comme un soufflet, le public attentif tend l’oreille. Et le vénérable maestro de rappeler, d’une voix posée, que son Concert des Nations rassemble des artistes de 14 nationalités différentes, dont les jeunes pousses de sa Beethoven Academy qui ont porté haut ce soir l’ode à la joie et à la fraternité universelle de la Neuvième Symphonie.

Jordi Savall dirige Le Concert de Nations au Festival Berlioz
© Bruno Moussier

L’apothéose de Beethoven aurait pourtant pu manquer sa cible dans le difficile contexte actuel : entre la situation sanitaire peu reluisante et l’actualité douloureuse en Afghanistan, une chose est certaine, l’appel de la Neuvième« tous les humains deviennent frères » – ne prendra pas effet demain. Mais dans le cadre d’un festival ouvert sur le monde malgré les contraintes, sous la figure tutélaire d’un Berlioz qui n’eut de cesse de franchir les frontières pour aller partout semer sa musique, et sous la direction d’un maestro dont l’humanisme n’est plus à prouver, cet appel paraît d’autant plus sincère, juste et nécessaire ; et l’œuvre monumentale de Beethoven résonne ce soir avec une authenticité et une puissance émotionnelle indéniables.

Jordi Savall au Festival Berlioz
© Bruno Moussier

C’est d’autant plus remarquable que Savall n’est pas un grand chef au sens technique de la fonction. On le voit dès la Symphonie « Inachevée » donnée en introduction et ce sera encore plus palpable dans le récitatif des basses à la fin de la Neuvième : son anticipation des départs est approximative, sa battue floue, sa définition des dynamiques largement perfectible. Mais le maestro est un phare et non une tour de contrôle : ses gestes ne sont pas des ordres, ils sont ceux du veilleur sur lequel on peut compter quand on a perdu ses repères. Pour la précision des attaques, des articulations, des longueurs de notes, les musiciens peuvent se reporter à leurs chefs de pupitres : au premier rang de ceux-ci, juchée sur un podium qui souligne son importance, la violon solo Lina Tur Bonet réalise un concert éblouissant, menant ses troupes sans jamais chercher à se démarquer, tournant presque le dos au public pour mieux écouter l’orchestre et ajuster son jeu en conséquence. Du côté des vents, la chevelure grise de la flûte solo, Marc Hantaï, s’abaisse en mesure pour guider ses camarades – le hautbois solo restera en revanche en retrait pendant toute la soirée, en délicatesse avec un instrument sans doute affecté par les conditions météorologiques peu communes en cette fin d'été.

Jordi Savall et les solistes dans le finale de la Neuvième Symphonie
© Bruno Moussier

Si les leaders ont leur importance, c’est toutefois l’implication collective du Concert des Nations qui fait entrer la soirée dans une autre dimension. La discrétion de Savall permet à chaque musicien de trouver sa place au sein de ce qui ressemble plus à un (très) vaste ensemble de musique de chambre qu’à un orchestre symphonique traditionnel. Jusqu’au fond de l’orchestre, les musiciens échangent des regards complices à l’occasion d’un passage de témoin, rivalisent d’énergie dans les tuttis ou se défient gentiment avant un trait de virtuosité – le morceau de bravoure des contrebasses dans le premier mouvement de la Neuvième passera alors comme une lettre à la poste, et la difficile variation ornementale des premiers violons dans le mouvement lent restera présentable malgré le tempo allant.

Car Le Concert des Nations est arrivé avec un tel niveau de préparation dans Beethoven que rien ne peut lui arriver. Tempos vifs, articulations nettes, contrastes dynamiques appuyés, tuttis épiques : la proposition de Savall est claire et son orchestre pourrait la restituer les yeux fermés. Dans le finale, solistes et chœur se mettent au diapason du collectif et se coulent efficacement dans le flux instrumental, incarnant une joie juvénile, simple et lumineuse, jamais dans la démonstration de force ou de puissance : une vraie bouffée d’oxygène pour cette avant-dernière soirée d’un festival réussi, qui aura bien mérité son titre de « Retour à la vie ».


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Berlioz.

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