À Menton, le parvis de la basilique Saint-Michel voit chaque année se succéder les grands noms de la scène internationale. Se produit ce soir un habitué des lieux, Fazıl Say, en duo avec la violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja. Retour sur une soirée où la douceur de cette nuit d’été n’aura d’égale que l’engagement constant des musiciens.

Fazıl Say et Patricia Kopatchinskaja à Menton
© Catherine Filliol / Ville de Menton

Au programme des réjouissances marquées par la présence princière de S.A.S le Prince Albert II, les artistes optent pour une promenade musicale à travers trois sonates romantiques et modernes. Il est 21h30 et les spectateurs saisissent les premières notes de la Sonate op. 137 de Franz Schubert, dont les sons se mêlent aux scintillements lointains des réverbères des côtes italiennes. Le toucher délicat du pianiste plonge immédiatement l’audience dans une atmosphère intimiste. Ses lèvres mouvantes laissent deviner qu’il s’adonne au chant intérieur des différents thèmes qui composent l’ouvrage. Si le deuxième mouvement n’est que douceur, les deux suivants révèlent toute la fougue nécessaire à l’expression d’un romantisme passionné. Déchaussée et bougeant au gré des inflexions de la mélodie, Kopatchinskaja n’exécute pas simplement sa partition mais la raconte. Ses choix interprétatifs entrent en résonance avec ceux de Fay, attentif sans relâche à l’équilibre instrumental. L’ensemble est tout en relief, jamais agressif.

Fazıl Say et Patricia Kopatchinskaja à Menton
© Catherine Filliol / Ville de Menton

Cap ensuite vers la Sonate n° 3 de Johannes Brahms. La brise farceuse joue alors des tours au pianiste, se plaisant à tourner les pages de sa partition de manière inopinée. Nullement déstabilisés, les instruments-paysages livrent une sonorité sans retenue, un chant vibrant et intense. On admire particulièrement le soin apporté aux détails : les nuances sont finement dosées et la disparition du son est savamment contrôlée. Quand nos yeux se perdent à contempler l’architecture, notre attention est immédiatement ramenée par les trilles, doubles cordes et autres vibratos serrés qui ponctuent le discours. Tout en contraste, le troisième mouvement énergique et sautillant donne une couleur primesautière à l’ensemble. Si les accrocs et sifflements d’un archet exalté ne sont pas rares, l’expressivité et le parti-pris interprétatif n’en sont que renforcés. C’est bien la force de ce duo duquel émane une forte propension à captiver l’auditoire.

Fazıl Say et Patricia Kopatchinskaja à Menton
© Catherine Filliol / Ville de Menton

La soirée se termine avec la Sonate n° 1 de Béla Bartók, au cœur de laquelle les sonorités sifflées du violon dialoguent avec les tournures percussives du piano. L’interprétation est marquée d’une pléthore de techniques qui habitent la performance ; on se délecte notamment du jeu en pizzicati de la violoniste, ainsi que des accélérations du tempo rondement amenées par le pianiste. Dans l’optique de varier les couleurs de timbre, Kopatchinskaja use d’un archet à fleur de peau, invitant l’auditeur à apprécier la délicatesse de ses pianissimos. Lorsque les artistes s’adonnent à la réalisation de sauts et de frappes de pied sonores, les dimensions spectaculaires et musicales s’entremêlent, garantissant un effet fascinant. Entre fragilité et passages endiablés, l’engagement des instrumentistes est total : exit toute demi-mesure et tout discours linéaire. Les musiciens nous rappellent alors que la partition n’est pas toujours immuable : toute sa richesse réside dans les différentes significations qu’on lui prête.

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