Rarement un concert aura montré à ce point que la musique est mouvement, action dramatique et souffle vital ! Du tour de force scénique de Fazıl Say incarnant Beethoven de son plein être, à Camille Thomas, muse et pythie tout à la fois, explorant avec ferveur l’univers si personnel du compositeur : l’Orchestre de Chambre de Paris s’est trouvé de bien beaux partenaires, et une bien belle occasion de mettre en valeur sa polyvalence et ses affinités chambristes !

Fazil Say © Julien Hanck
Fazil Say
© Julien Hanck

Comme toujours, l’aplomb scénique de Fazıl Say fait merveille dans le Troisième concerto de Beethoven, œuvre qu’on l’entend jouer régulièrement depuis plus de dix ans (et qu’il a même enregistré avec Noseda et l’Orchestre de la Radio de Francfort). Voilà la preuve une fois de plus que la musique concertante ne se développe pleinement que sur le terreau d’une approche chambriste : à tout moment, Fazıl Say donne l’impression de vouloir se hisser aux côtés des musiciens de l’OCP, d’être davantage préoccupé par l’écoute de leur réplique que par l’exécution de la sienne, adaptée en conséquence. Chez Fazıl Say, le fait musical est indissociable de sa pantomime scénique. Sitôt libérée de ses fonctions, la main gauche du pianiste vient planer au dessus des cordes, et montrer la voie à celle restée sur le clavier. Ou alors elle « chasse » les vibrations mourantes de son instrument, comme elle dissiperait la flamme d’une bougie. Avec les modulations musicales qui résultent, c’est une équivalence directe qui s’établit entre l’interprétation et le geste, entre la musique et ses scansions chorégraphiques. Jamais gratuitement démonstrative, cette chorégraphie n’est pourtant que la partie visible d’un mélodrame continu qui semble se jouer derrière les notes. Tour à tour, Fazıl Say affirme, s’offusque, renonce, suggère, s’interroge… et les autres musiciens de faire de même, par mimétisme. Ce faisant, orchestre et soliste se laissent aller à la jouissance du son avec une telle obsession amoureuse que la musique qui en résulte assume peu à peu sous nos yeux une dimension originelle.

Camille Thomas (violoncelle) et Douglas Boyd (direction) © Julien Hanck
Camille Thomas (violoncelle) et Douglas Boyd (direction)
© Julien Hanck

Alors que dans de nombreuses créations contemporaines, l’exigence d’ordre finit par jouer contre lui-même et contre la vie, se révélant parfois inapte à investir l’émotion de l’auditeur, dans les œuvres de Fazıl Say, c’est toujours l’instinct vital qui l’emporte (même si cela signifie renoncer à la tyrannie de l’ordre rationnel). C’est pourquoi, malgré leur relative complexité, ces œuvres restent toujours d’une préhension facile, dès la première écoute. Never give up, donné ici en création mondiale, n’échappe pas à la règle : du mouvement désordonné de la vie organique (les couinements des violons, les bruissements des percussions) surgit la profonde mélopée, celle-là même qui va imprimer sa direction à l’ensemble. Loin de se figer dans une sonorité propre qui serait la sienne, le violoncelle de Camille Thomas semble ne pas connaître de limite dans les travestissements successifs que lui impose l’œuvre. Capable de remplir l’espace sonore d’une longue tirade, comme si elle disposait d’un archet infini, la violoncelliste franco-belge sait aussi se recueillir dans les étranges sonorités flûtées du deuxième mouvement. Virtuose en diable de son archet, elle parvient à éclipser toute la composante bruissante et vrombissante de son instrument pour n’en garder que l’intense suavité. L’illusion avec le duduk, cet hautbois arménien à la sonorité si chaude, est alors totale. Bientôt, par-delà le duduk phantasmé, surgiront les mitraillements convulsifs des toms et de la caisse claire, écho halluciné des fusillades que dénoncent le concerto. Quelle musique ! D’une fantastique richesse et jubilation de timbres ! Aucune expérimentation hasardeuse ici : les alliages les plus audacieux sont édictés d’une main sûre. De la rythmique soignée, contrariée par les interventions solistes, au timbre, tout concourt à créer un espace auditif complexe, quoique toujours facile à appréhender et à interpréter. C’est que quelque chose d’un tout autre ordre nous pénètre dans la musique de Fazıl Say, quelque chose de fondamentalement diffluent : ce quelque chose est l’ordre intuitif, efficace et irrationnel de sa musique.

Fazil Say, Douglas Boyd et Camille Thomas © Julien Hanck
Fazil Say, Douglas Boyd et Camille Thomas
© Julien Hanck

À assurer le plein succès de la soirée, la venue conjointe de Fazıl Say et de Camille Thomas suffisait théoriquement : ce serait oublier le vaillant Orchestre de Chambre de Paris, qui poursuivait l’aventure en compagnie de Haydn. Vaillance ? Oui, dans l’extrême tenue et le drive de cette Symphonie n°86, un fait d’armes après déjà près d’une heure de musique ! Mais aussi une belle démonstration collective d’unanimité, notamment dans les pupitres de cordes qui serraient au plus près les phrasés du chef. En prime, l’approche stylistiquement nuancée de Douglas Boyd, qui a su donner une grande netteté aux contours et à l’articulation (quelle précision des cuivres dans l’Allegro con spirito !), sans pour autant brider la générosité du cantabile dans les passages les plus chantants (les grandes lignes senza vibrato du Largo). C’est tout à leur honneur d’avoir osé et réussi Haydn auprès d’un public qui venait d’avoir affaire à Beethoven et Fazıl Say !

Douglas Boyd à la tête de l'Orchestre de Chambre de Paris © Julien Hanck
Douglas Boyd à la tête de l'Orchestre de Chambre de Paris
© Julien Hanck
*****