Si la longévité des couples s’extrapolait dans le monde musical, Zubin Mehta et l’Orchestre Philharmonique d’Israël en seraient un parangon : 58 ans d’histoire commune les unissent. Nés la même année 1936, l’orchestre et le chef ont tissé une relation sans pareille, donné des milliers de concerts sur les cinq continents. Tandis que l’Israélien Lahav Shani s’apprête à succéder à son aîné en tant que directeur musical à partir de la saison 2020-2021, l’empreinte de celui qui fut conseiller musical à ses débuts, puis directeur musical et enfin directeur musical à vie, reste incomparable. Lorsque le grand Mehta nous fait l’honneur de deux concerts donnés à la Philharmonie de Paris, il faut y courir. Retour sur la deuxième de ces soirées, avec au programme la Symphonie n° 3 de Schubert, La Valse de Ravel et la Symphonie n° 6 « Pastorale » de Beethoven.

Zubin Mehta dirige l'Orchestre Philharmonique d'Israël à la Philharmonie de Paris © Charles d'Hérouville
Zubin Mehta dirige l'Orchestre Philharmonique d'Israël à la Philharmonie de Paris
© Charles d'Hérouville

Entendre Mehta diriger l’Orchestre Philharmonique d’Israël est un peu comme boire un grand cru de thé pu-erh : c’est une expérience singulière et inspirante, d’une richesse insondable. Affirmer qu’un miracle s’opère l’alourdirait d’un halo mystique artificiel, louer sa fidélité scrupuleuse au texte ou applaudir la richesse des timbres de cet orchestre n’en reflèterait qu’une facette partielle : car s’il y a bien une qualité qui est propre à la direction du maestro, c’est de n’être réductible à aucun angle d’analyse. Il y a des chefs qui semblent aborder la partition comme un défi, qui s’y confrontent en s’armant d’une artillerie lourde de nuances, d’effets dynamiques et autres moyens d’expression. Mehta se situe aux antipodes d'un tel comportement. Sa baguette, pourtant éminemment alerte, pourtant capable de mille inflexions, ne semble jamais « jouer » la musique, ne semble jamais recourir à des outils, à des effets. Invoquer l’honnêteté ou la franchise de son jeu paraît raisonnable mais par trop commun et insuffisant. Sans pour autant y sentir la liberté de ton que l’on prête à l’improvisation, le discours, d’une sincérité désarmante, semble ici se déployer au sein d’une immanence où la musique, immédiatement, prend sens en deçà de toute activité réflexive. Il s’en dégage alors un sentiment d’évidence rare, de clarté, de justesse inédite.

Assis sur son siège, Zubin Mehta bouge peu. Il n’en a guère besoin tant les musiciens, aguerris au maître, savent reconnaître les moindres frémissements de sa baguette. D’une grande intelligence instinctive, son geste en dit beaucoup, sait mettre en valeur la richesse des timbres orchestraux pour colorier chaque espace de la partition, donne du relief, du corps à tout ce qui le mérite. Dans Schubert autant que Ravel et Beethoven, Mehta se montre maître des contrastes de lumière. Son Schubert est délicieux ; on y retrouve le charme du classicisme viennois, élégant sans être suranné. Le premier mouvement est empreint d’un optimisme auquel le tempo choisi, plutôt lent, et la manière de structurer les contrastes confèrent une grande sagesse. La fine euphorie de l’« Allegretto », tout en délicatesse, est d’une élégance rare. Précédant la vitalité pleine de jeunesse du mouvement final, le « Menuetto » rustique nous donne à sentir le dynamisme de la danse. Saluons la qualité des pupitres des bois, dont la présence et la texture participent à merveille de ce sentiment d’équilibre.

La Valse de Ravel, quant à elle, ne manque guère d’allure. Mehta y trouve le ton juste : si son rubato côtoie à maintes reprises l’ivresse grisante du tournoiement fatal, le maestro sait tout aussi bien le brider quand il faut ; il n’en fait jamais trop mais nous laisse pourtant haletant, et conduit tout cela à la perfection. La Pastorale de Beethoven est d’aussi belle facture et confirme à quel point, sous la baguette de Mehta, les différents pupitres savent trouver une alchimie remarquable au sein de laquelle chaque phrase prend sens tout en s’insérant dans l’intelligibilité d’un propos plus global. Et quel son ! La riche profondeur des registres graves des violoncelles et contrebasses donnent à l’orchestre une sonorité qui lui est propre, une teneur singulière que les vents colorent et renforcent.

Bravo au maestro, bravo pour cette musique, pour cette sincérité, pour cet exemple d’engagement, et pour cette histoire d’amour de 58 ans avec l’Orchestre Philharmonique d’Israël ! Gageons que Lavah Shani écrira à son tour de brillantes pages avec cette phalange.

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