N'y aurait-il pas trop de monde sur le plateau de la Philharmonie pour jouer l'ouverture de Genoveva de Schumann ? Tant de cordes sont-elles vraiment nécessaires, dont six contrebasses ? Certes l'acoustique de cette salle ne sature jamais dans le fortissimo, mais les graves s'y déploient avec une traître munificence. L'Orchestre de Paris aurait-il été réduit d'un bon tiers pour la première partie du concert que l'on aurait été comblé, bien qu'on ait eu le loisir d'admirer la rondeur de son quatuor à cordes, sa souplesse, sa virtuosité, sa plénitude et qu'on ait été épaté par ses légendaires souffleurs et percussionnistes. Mais après une entrée en matière mystérieuse que le chef Robert Trevino installe avec ferveur, la dure loi de la matière reprend ses droits. Ce qui devrait être fulgurant devient puissant, ce qui devrait être arachnéen devient confortable tapis orchestral, ce qui devrait faire battre le cœur de l'auditeur de plus en plus vite lui fait chercher le fantastique, le romantisme. Il ne le trouve pas dans une lecture formellement impeccable qui ne réussit pas à animer de l'intérieur cette ouverture... en raison de l'inertie qu'impose une telle masse en mouvement.

Evgeny Kissin © Felix Broede
Evgeny Kissin
© Felix Broede

Vient Evgeny Kissin. La dernière fois qu'on l'a entendu dans un concerto, c'était dans l'intégrale de ceux de Beethoven, avec l'Orchestre National de France, au Théâtre des Champs-Elysées, il y a une quinzaine d'années. Rien n'a changé chez lui, sauf que le courant passe mieux entre ce fabuleux pianiste et Robert Trevino qu'il n'était passé entre lui et Kurt Masur. Mais chez Kissin le soliste n'abdique jamais. Comme dans l'« Empereur » où il ne passait jamais au second plan (même quand Beethoven le demande expressément au pianiste), quand vient le solo de violoncelle du Concerto n° 2 de Liszt, sublimement chanté se soir par Éric Picard – quel artiste ! –, Kissin continue de jouer comme s'il était celui qui doit encore et toujours être écouté devant les autres. Or Liszt lui donne à ce moment-là des formules d'accompagnement qui n'ont pas à être phrasées avec tant d'intensité. Étrange sensation d'être en présence d'un géant dont l'art pianistique fait de lui un modèle intimidant, d'un pianiste dont le jeu est d'une précision et d'une intégrité totales, dont la maîtrise lui permet de plier le Steinway à sa volonté, de le faire passer au-dessus de l'orchestre au grand complet, comme de développer un legato de rêve qui fait chanter chaque note des gammes et arpèges les plus nets et égaux qui se puissent imaginer. Et Jamais Kissin ne montre la moindre idiosyncrasie expressive, jamais il ne prend la pose.

Mais comment peut-il dans le même temps interpréter sans fièvre, sans élans ce concerto qui en déborde ? Comment peut-il occuper toujours le devant de la scène comme un tambour-major et ne jamais donner l'impression que la musique de Liszt déborde du cadre alors même qu'un accelerando soudain, un changement de carrure font plus que le suggérer ? La course finale ni ne s'essouffle ni ne donne la sensation que la respiration vient à manquer. Tout est réalisé au superlatif de la perfection mais comme prémédité, mis au point. Claudio Arrau, avec le même orchestre, était un héros qui gommait le caractère un peu pompier de cette œuvre, tout en en jouant paradoxalement le jeu intensément, la réinventant pour en faire un ouvrage en équilibre instable entre le romantisme et les écoles nationales à venir. Trois bis ne changeront pas ce sentiment d'admiration éperdue pour un Kissin qui semble parfois emprisonné dans une carapace.

Puis vient la Symphonie n° 11, sous titrée « 1905 », de Chostakovitch. Le grand orchestre est fait pour elle. L'œuvre est problématique et plus difficile à réussir que son langage accessible ne le suggère. Son succès limité s'explique peut-être par le fait que cette musique de circonstance ne peut être fondamentalement comprise que par ceux qui ont connu l'angoisse et les drames qu'elle célèbre – des massacres de 1905 aux crimes sous Staline –, à la manière d'un requiem pour les âmes mortes. Robert Trevino a gagné le Concours Svetlanov mais il n'a pas l'absolue maîtrise de l'orchestre qu'avait le chef russe. Il est attentif à tout faire sonner, à surveiller le détail comme l'ensemble, mais ne parvient pas toujours à faire entendre distinctement les grands à-plats instrumentaux voulus par le compositeur ni a récréer, sauf fugitivement, l'atmosphère oppressante d'une symphonie dont la création à Moscou en 1957 a valu à Chostakovitch d'être réhabilité en Union soviétique.

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