Lahav Shani est un virtuose qui ne recule devant aucun défi. Diriger Pelleas und Melisande, monumental poème symphonique d’Arnold Schönberg, n’est déjà pas à la portée du premier chef venu ; s’y atteler de mémoire est encore une autre histoire. Ce vendredi soir, Shani se lance pourtant et il ne fait pas semblant : face à l’Orchestre Philharmonique de Radio-France dans son antre, le maestro ne néglige aucun détail. Élégante et fluide, sa baguette esquisse une attaque de cor, souligne une arabesque de clarinette, signale un changement de tempo, amorce un crescendo… le tout parfois dans la même seconde. Shani est un cerveau hors-norme qui dirige plus vite que son ombre.

Lahav Shani © Marco Borggreve
Lahav Shani
© Marco Borggreve

Si cette démonstration spectaculaire pourrait paraître excessive dans d’autres circonstances, une telle démultiplication est indispensable dans Pelleas und Melisande. Le contrepoint des leitmotive schönbergiens est un vrai labyrinthe dans lequel l’orchestre s’égarerait sans une direction attentive. La volubilité du maestro permet à toutes les voix du discours musical de se déployer généreusement. Les musiciens prennent alors un plaisir non dissimulé à interpréter l’œuvre voluptueuse du compositeur viennois : alto et violoncelle font notamment dialoguer leurs solos avec un enthousiasme communicatif. Le résultat sonore s’avère passionnant, tant l’oreille du spectateur est excitée par la quantité d’événements musicaux qui jaillissent des moindres recoins de l’orchestre. Toute médaille a cependant son revers et la direction prolifique du chef peut susciter de légères réserves : Shani se trouve parfois dépassé par la richesse symphonique qu’il exalte, comme dans ces fortissimo agressifs qu’il boxe avec hargne, oubliant de modérer les cuivres. Spectateurs et orchestre ne lui en tiendront pas rigueur : c’est une ovation commune du public et de la scène qui viendra saluer la performance du maestro.

Mais la virtuosité de Shani ne se résume pas à ses aptitudes de chef d’orchestre et de meneur d’hommes. Vendredi, c’est en pianiste qu’il s’est tout d’abord présenté sur la scène de l’auditorium de Radio-France, pour interpréter avec Renaud Capuçon la Sonate pour violon et piano de Claude Debussy. Dans l’ombre de son partenaire, Shani déroule avec discrétion un jeu polychrome, allant de la sécheresse d’une autorité rigoureuse aux caresses les plus imperceptibles. Les élans capricieux du brillant violoniste pourraient faire croire que c’est Capuçon qui dicte la marche mais il n’en est rien : c’est le piano le vrai moteur d’un phrasé savamment articulé. Sans en avoir l’air, c’est ainsi Shani qui « dirige » son partenaire dans les circonvolutions parfaitement maîtrisées de la partition.

Entre cette œuvre intime et les déchaînements schönbergiens à venir, le pianiste quitte une première fois le clavier pour la baguette, dans une pièce qui fait figure de transition idéale : la Sonate pour violon et piano de Maurice Ravel, orchestrée par le compositeur Yan Maresz. Quelle délicate mission que d’orchestrer le plus grand orchestrateur dans une de ses œuvres ! La contrainte de la partie de violon, seul vestige intact de l’œuvre originale, rend l’entreprise encore plus complexe : la sonate est ainsi transformée en une sorte de concerto peu naturel, le soliste s’exprimant souvent dans un registre medium peu exubérant. L’œuvre revisitée s’écoule toutefois avec une étonnante limpidité, Maresz ayant pris un soin tout particulier à aménager l’orchestre comme une sorte d’écrin acoustique dans lequel la partie de violon émerge naturellement. On retrouve avec plaisir des couleurs ravéliennes, depuis les nappes de cordes à l’emploi thématique du basson en passant par les ponctuations du célesta. On regrettera cependant l’humilité de Maresz qui, par crainte d’un arrangement trop dérangeant sans doute, s’est abstenu d’apporter une touche trop personnelle à son ouvrage. Le « Blues » du deuxième mouvement, si peu conventionnel dans sa version originale, apparaît ainsi trop raide et sérieux pour emporter l’auditoire. Le mouvement perpétuel fait en revanche un très convaincant finale de concerto. Le violon débridé de Capuçon est transporté dans un crescendo orchestral du plus bel effet, sous la baguette attentive de Shani.

Bis avant l’entracte : le polyvalent maestro retrouve le piano, pour un Clair de lune debussyste aux côtés du violon en sourdine. Capuçon entonne son chant avec un lyrisme poignant, mais c’est dans l’insoutenable légèreté du clavier que s’accomplit l’essence de l’œuvre ; ses arpèges de dentelle font frissonner l’assistance. Du piano le plus intime aux explosions schönbergiennes, les deux natures de Lahav Shani auront décidément enchanté Radio-France.

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