Christian Tetzlaff tient le Théâtre des Champs-Élysées dans sa main. Bifurquant directement vers la conclusion de la sarabande sans passer par la reprise, le violoniste conclut son bis en s’effaçant progressivement. Plus que quelques crins, une moitié d’archet. Le son reste pur, le timbre égal. Dernière note. Silence du public qui retient son souffle... avant d’ovationner l’artiste. Une telle emprise d’un musicien sur son public n’est pas chose courante.

Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi
Christian Tetzlaff
© Giorgia Bertazzi

Tetzlaff ne vient pas de nulle part. Un peu plus tôt, le violoniste a livré une interprétation époustouflante du Concerto pour violon et orchestre de Sibelius. Souplesse du phrasé (quitte à brouiller le rythme pointé si caractéristique), densité du timbre, intensité du vibrato : dès les premiers instants, il fait montre d’un lyrisme sans concession, sans laisser une seule note inexpressive. Articulés avec une vivacité et une netteté défiant toute concurrence, les traits virtuoses qui suivent impressionnent. Cet engagement total laisse poindre la crainte d’une surchauffe dans les trois mouvements à venir ; il n’y en aura pas. Tetzlaff ne cède pas un pouce du terrain, même dans la cadence, enchaînée à vive allure. Si la démonstration virtuose frôle parfois la caricature – les bariolages conclusifs du premier mouvement laissent par exemple l’orchestre loin derrière – le jeu du violoniste n’est ni accessoire ni artificiel. Gammes, arpèges, accords martelés, toutes ces acrobaties font partie d’une chorégraphie sauvage, interprétée avec une détermination viscérale. Dans les mouvements extrêmes, les passages en octaves sont emblématiques de l’engagement singulier du virtuose : la plupart des violonistes négocient ces obstacles en appuyant la voix grave, ce qui permet de masquer les éventuelles imperfections d’intonation ; rien de tel chez Tetzlaff qui attaque les doubles cordes de manière égale, leur conférant une puissance rarement entendue.

Plus encore que la maîtrise technique, c’est bien la projection sonore qui laisse sans voix. Saluons à cet égard le travail du luthier, Stefan-Peter Greiner, qui montre que les artisans actuels n’ont rien à envier aux maîtres du passé. L’instrument de Tetzlaff a des graves surpuissants, des aigus riches et brillants ; son expressivité évolue harmonieusement suivant le registre, sans céder ni à l’uniformité du timbre ni à l’hétérogénéité des cordes. À chaque fois que le violoniste cherche à intensifier son jeu, le violon répond instantanément, avec une inépuisable profondeur sonore. C’est bien simple : même au plus fort de l’action, jamais le London Philharmonic Orchestra – pourtant généreux – ne surpassera le soliste.

Sous la direction attentive de Robin Ticciati, l’orchestre londonien en profite pour faire entendre des couleurs rarement soulignées avec autant de précision, notamment dans la petite harmonie. Reste que la prestation du jeune chef manque de subtilité dans le concerto, passant subitement des teintes soyeuses des cordes à des fortissimo de cuivres clinquants.

Ce déséquilibre subsiste après l’entracte, dans une Symphonie n° 7 de Bruckner puissante mais bancale : si chaque pupitre de cordes est homogène, si les altos et les violoncelles unissent magnifiquement leurs efforts dans leurs thèmes communs, l’ensemble des archets peine à faire front face aux cuivres épais et tonitruants. Disposés face à face, premiers et seconds violons ne parviennent pas à cette cohésion qui permettrait à la pâte brucknerienne de lever. Élégante et claire, la direction de Robin Ticciati ne résout pas cette difficile équation. Le maestro dessine de beaux élans et il met ses solistes dans les meilleurs conditions pour briller individuellement : la flûte sera particulièrement en verve ce soir, avec des interventions rayonnantes. Mais la battue de Ticciati reste souvent en surface, concentrée sur les chants, négligeant l’activité foisonnante des voix internes et autres contrechants. Livrés à eux-mêmes dans leurs commentaires délicats, les premiers violons connaissent plusieurs moments de flottement dans les mouvements extrêmes.

Reconnaissons que l’acoustique sèche du théâtre ne favorise ni le confort des musiciens, ni la fluidité de la partition : organiste habitué à une réverbération généreuse, Bruckner a placé dans son œuvre de nombreux silences qui sonnent ce soir comme autant de temps morts. Ticciati parvient cependant à s’adapter dans le dernier mouvement, fédérant son orchestre dans d'admirables progressions : l’œuvre s’achève dans une ascension pleine de panache. Il faudra définitivement revoir ce bel orchestre et ce chef prometteur.

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