Ce dimanche soir de printemps, la grande salle de la Philharmonie de Berlin n’affiche pas complet ; le public profite d’une soirée ensoleillée en s’attardant sur le parvis de la salle avant le début du concert. C’est dans cette atmosphère détendue et presqu’intimiste que les musiciens du Deutsches Symphonie-Orchester et Sir George Benjamin prennent place sur scène. Le programme qui les attend est un vrai marathon musical de cinq œuvres explorant l’évolution et la mobilité du son, ses couleurs et sa dynamique, de Paul Dukas à Benjamin lui-même en passant naturellement par Olivier Messiaen – qui fut l'élève du premier et le professeur du second.

Sir George Benjamin
© Chris Christodoulou

On entre en matière avec Lontano de Ligeti. À partir d’une première note jouée pianissimo tout d’abord par les bassons avec sourdines, l’onde musicale se propage et s’amplifie à travers tous les pupitres de l’orchestre, sans silence. La clarté des violons emmenés par le premier violon solo Wei Lu est impeccable et ininterrompue. Sans véritable respiration, l’atmosphère passe de l’élégiaque à l’infernal sans le choc du contraste. Tout est lié. Sir George Benjamin dirige la pièce d’une main assurée et laisse les lourdes vibrations graves de la fin de l’œuvre se répandre, au loin, pendant plus d’une minute, avant de baisser sa baguette et de laisser place aux applaudissement fournis.

Si le choc ne se trouve pas au sein de l’œuvre même, c’est peut-être dans la juxtaposition des pièces du programme qu’il faut le chercher. Sorti tout juste des dernières vibrations de Lontano, on plonge désormais dans le monde enchanté de Dukas et de son Apprenti sorcier. Pied de nez de la part du chef ? En tout cas, un saut d’une centaine d’années en arrière. Les percussions et la harpe ont rejoint l’effectif pour ce célèbre poème symphonique plein de relief. On sent l’orchestre enjoué, les cordes tourbillonnent et créent une véritable vague d’archets sur la scène. L’engouement est palpable et saisissable à travers les regards complices des contrebassistes. Le pupitre de bassons et le premier alto s’illustrent particulièrement lors de solos parfaitement rendus.

Cédric Tiberghien
© Ben Ealovega

Changement de plateau d’un coup de baguette, grâce à l’équipement technique impeccable de la Philharmonie : le devant de la scène disparaît lentement sous le plancher avant de réapparaître calmement avec un piano à queue. Cédric Tiberghien fait son entrée aux côtés d’un orchestre sous forme réduite cette fois-ci (sans cordes) pour interpréter les Oiseaux exotiques de Messiaen. Un pied sur chaque pédale, comme un oiseau perché sur une branche, le pianiste est suspendu aux gestes de Benjamin et entièrement concentré sur son interprétation. Si l’engouement dominait dans l’interprétation de L’Apprenti sorcier, c’est désormais au tour du sérieux et du dévouement. On observe par exemple avec quel soin les percussionnistes s’accrochent à leurs gongs et au tam-tam qu’ils viennent à peine de frapper pour en étouffer aussitôt le son. Le tempo soutenu donné par le maestro est impeccablement suivi par les musiciens et par Tiberghien jusque dans ses solos. Il n’y a pas de choc ici, le piano ne s’oppose pas à l’orchestre comme cela pourra être le cas plus tard dans le Duet de Benjamin. Ici, ils font tous partie d’un même tout organique, naturel.

Après la pause, les musiciens se retrouvent pour faire honneur au chef qui les dirige en interprétant son Duet pour piano et orchestre. On ressent une complicité entre l’orchestre, le compositeur-interprète et le pianiste. À la croisée des chemins de ce programme, on comprend pourquoi le chef à placé son œuvre au centre du programme : on y retrouve un son enveloppant, presque chaloupé avec les passages en pizzicati des contrebasses, mais cette rondeur est quelque peu bousculée par les fortes interventions du piano qui dans cette pièce prend toute son indépendance. À l’issue des quinze minutes d’affrontement, l’apaisement et la satisfaction des artistes laissent place à une salve d’applaudissements. Cédric Tiberghien offrira un bis lui aussi aux couleurs françaises, aux accords d’une pureté céleste, Canope de Debussy. Un moment suspendu.

Les contrastes n’ont pas fini de nous surprendre ce soir. Après cette parenthèse presque minimaliste au piano, un orchestre plus que fourni se présente sur scène, avec un rang de cuivres en fond de scène, pour interpréter la Sinfonietta de Janacek. On y retrouve l’amusement et le mordant de l’interprétation de Dukas. D’une génération à l’autre, Sir George Benjamin s’est amusé à faire naître les contrastes mais aussi les échos sonores. Et c’est avec calme et sérénité qu’il aborde le tutti final face à la puissance de l’orchestre.

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