Il y a plein de raisons différentes qui font que l’on se rend à un spectacle de danse. On peut souhaiter découvrir l’œuvre d’un chorégraphe, appréhender l’esthétique d’une compagnie particulière, ou revoir pour la millième fois (toujours avec délice !) un grand ballet du répertoire, porté par une distribution inédite. Mais quand on va voir Skid, c’est indéniablement pour la performance. Le principe est fort, extrême, impressionnant d’avance : les danseurs de la GöteborgsOperans Danskompani évoluent sur un plateau incliné à 34°. Comment construire une chorégraphie entière en fonction de cette contrainte délirante ? Damien Jalet l’a fait, et c’est spectaculaire ! Pas seulement en raison de la difficulté technique, mais aussi au vu de la symbolique très belle et même poignante exprimée corps et âme par la troupe suédoise.

<i>Skid</i>, Goteborg Operans Danskompani © Mats Backer
Skid, Goteborg Operans Danskompani
© Mats Backer

La curiosité est palpable dans tout Chaillot alors que le rideau s’ouvre pour dévoiler Skid : une immense plateforme blanche, à la surface toute lisse (mais parcourue de mini accrocs à peine repérables), occupe tout l’espace visuel ; à ceci près qu’un tissu noir tendu verticalement à partir du sol empêche d’avoir accès à la partie basse du plateau – la toute dernière partie du toboggan. Une musique déliée, planante et ésotérique, accompagne l’apparition d’une jambe tout en haut de la plateforme. Comme si un corps se matérialisait à partir du néant, la jambe entraîne à sa suite un bras, puis un torse, et c’est un danseur entier qui s’installe à plat sur les hauteurs de la surface. Il semble immobile ; on admire très simplement, sans chercher à la comprendre, cette étrange position allongé / debout ; imperceptiblement, le danseur s’est mis à glisser, centimètre par centimètre, vers le bas du « plateau », soumis à l’implacable gravité qui n’arrête jamais d’imposer sa loi. D’autres danseuses et danseurs apparaissent, à tour de rôle, et font de même : depuis le haut, ils s’adonnent à une lente et longue glissade, yeux fermés, comme si nul besoin de contrôle ne s’imposait. Le ralenti stylisé de ces traversées évoque un monde plongé dans le confort du lâcher-prise, du sommeil, semblable à un fond marin où plancton et algues sous-marines se laisse diriger par le mouvement du ressac. Paradoxalement, cette phase initiale induit un puissant sentiment d’apaisement. Damien Jalet semble nous montrer que sentir le poids de nos corps nous permet d’être au monde, de s’ancrer dans le sol et de plonger en nous-mêmes, en harmonie avec l’environnement qui accueille nos appuis et nos empreintes. C’est d’ailleurs cette harmonie qui est sublimée lorsque deux corps entrent en interaction ; au milieu de la pente, l’un se glisse soudain au-dessus de l’autre en arrêtant le cours de sa chute à l’aide de ses pieds (parés de chaussons anti-dérapage), déroulant ses vertèbres pour arquer sa cambrure du dos au maximum, s’arracher au contact du sol, et former une gracile figure de pont suspendue…seulement quelques secondes, avant de se laisser retomber et entraîner l’autre dans le cours naturel de sa glissade – qui semble toujours l’aboutissement logique et inévitable, accueilli avec soulagement.

Après cette déconcertante rêverie (loin de l’imaginaire de la pente ardue et dangereuse !), changement radical d’ambiance. La lumière se rallume de manière crue, brutale, accentuant l’impression d’inclinaison du plateau qui ressemble soudain à un véritable mur. La musique devient percussive, extrêmement rythmique, et marque le pas. En ligne, tous les danseurs se mettent à gravir ce qui est devenu une montagne ; ici, c’est l’effort de groupe qui est sublimé. Préhension des genoux et des coudes, grandes enjambées, sauts vers le sommet : le corps est aussi une machine permettant d’accomplir des mouvements en vue d’atteindre un objectif, et de braver les obstacles. Les figures d’ensemble, précises, aussi implacables que la force de la gravité, démontrent l’incroyable importance de créer une dynamique commune pour « y arriver ». Le défi paraît insurmontable à chaque pas (quelle difficulté de devoir sauter plus haut pour avancer plus loin !), et on se prend au jeu, non sans s’émerveiller devant la force et l’agilité déployée par la troupe.

C’est un instant suspendu, à nouveau, qui conclut la pièce. Un danseur emmailloté dans une sorte de cocon se défait progressivement de toute entrave pour se retrouver nu et monter seul, peu à peu, sans chaussons spéciaux, sans camarades, sans prise, jusqu’en haut. C’est désarmant de simplicité (comme le concept de gravité…), et pourtant si fort.

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