L’Orchestre national du Capitole de Toulouse et son directeur musical, Tugan Sokhiev, étaient de sortie à la Philharmonie de Paris, mardi soir, pour un programme exigeant : après un délicat Concerto pour violon d’Alexandre Glazounov aux côtés de Vadim Repin, la phalange toulousaine s’attaquait à la grandiose Symphonie n° 12 de Dmitri Chostakovitch.

Tugan Sokhiev © Mat Hennek
Tugan Sokhiev
© Mat Hennek

Si les symphonies du maître soviétique sont généralement des chefs-d’œuvre propices à l’épanouissement du jeu orchestral, la Douzième n’est pas la plus flatteuse du catalogue du compositeur. Conçue pour emporter l’adhésion des masses et plaire au Parti Communiste, l’œuvre est efficace mais ne brille pas par sa subtilité. L’interpréter aujourd’hui constitue donc un vrai défi, les musiciens se trouvant confrontés à une partition brute qui ne supporte pas la médiocrité : si l’équilibre général laisse à désirer, les tutti martiaux paraîtront immédiatement écrasés ou clinquants. Si les articulations entre les notes sont grossièrement taillées, l’édifice symphonique s’embourbera dans une orchestration indistincte. Si le maestro, peu inspiré, se réfugie dans une gestion mécanique de la mesure, l’ensemble sera d’une insoutenable pesanteur et l’on bâillera en regardant sa montre.

Aucun de ces risques ne s’est manifesté sous la baguette de Sokhiev : au contraire, les tutti éclatent sans lourdeur, enrobés de l’énergie métallique des cuivres. Au-dessus des cordes riches et timbrées, les bois brillent par la limpidité de leur intonation. L’orchestration puissante de Chostakovitch est magnifiée par cette science de l’équilibre dynamique qui est l’une des forces de Sokhiev. Le maestro n’hésite pas à intervenir vivement pour tempérer les ardeurs des violons sous un thème des bois, ou à retarder l’amorce d’un crescendo pour mieux le faire jaillir dans les vents. Le dosage des tempos témoigne d’une même justesse : Sokhiev parvient à dynamiser les tutti compacts grâce à un phrasé savamment dosé, traçant de vastes courbes qui servent l’évolution harmonique et évacuent toute surcharge inutile. Il sait également tirer sur les rênes au détour d’un thème pointé, quand le risque d’un emballement se fait sentir ; sa baguette, habituellement si souple, devient alors tranchante. Le Capitole s’adapte en un clin d’œil et le résultat, excellent, vient rappeler que l’orchestre toulousain n’a rien à envier aux meilleures phalanges parisiennes. La Symphonie n° 12 apparaît finalement comme une épopée captivante et imprévisible, loin de l’œuvre monolithique à laquelle certaines lectures ont pu nous habituer.

Il avait été question du concerto de Tchaïkovski pour précéder Chostakovitch. Vadim Repin a finalement interprété celui d’Alexandre Glazounov. Si ce changement a déçu certains mélomanes, il eut le mérite de soulever une interrogation passionnante pour le critique : comment le lyrisme audacieux du soliste allait-il s’accommoder d’une œuvre volontiers vive et délicate ? Le violoniste ne se distingue pas par la pureté de son jeu, au contraire : ce qu’on apprécie chez Repin, c’est son style intense, engagé, plein de panache, et on lui pardonne volontiers les inévitables scories qui découlent de ses prises de risques. Mardi soir, les accrocs se sont cependant multipliés plus que de coutume, alors même que son timbre paraissait altéré, son jeu moins engagé. Certes, le premier mouvement eut son lot de mélodies tendrement dessinées. Néanmoins, les nombreux démanchés manqués ont rendu les chromatismes de la partition difficilement saisissables, et le dernier mouvement fut une succession de traits virtuoses approximatifs, bien loin de ce que l’on peut attendre d’un soliste de renom. De ce concerto frustrant, nous retiendrons surtout l’accompagnement idéal proposé par l’orchestre toulousain, déjà d’une grande netteté de rythme et d’intonation sous la direction alerte de Sokhiev.

Il était écrit que cette soirée serait celle du Capitole et de son directeur musical. Ils gratifieront généreusement leur public de deux bis : « Nimrod », extrait des Variations Enigma d’Edward Elgar, sera interprété dans une lenteur sans doute trop extrême, mais propice à une dernière contemplation émue de la texture orchestrale toulousaine… L’entraînant « Trepak » de Casse-Noisette viendra enfin consoler les amateurs déçus de Tchaïkovski et conclure la soirée sur une pirouette heureuse.

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