L'Alsace, berceau des orgues Silbermann, témoigne encore de la renommée de cette famille de facteurs au XVIIIème siècle. Orgues restaurés, entretenus, animés grâce aux associations réunissant musiciens, artisans, mélomanes, partenaires. Ont ainsi été organisés, deux concerts à Mulhouse et environs, cet automne. Le premier*, en l'église d'Eschentzwiller dont la reconstruction du Silbermann avait nécessité ces dernières années un savant travail de recherche et d'artisanat, ouvrageant les éléments perdus, conçus à l'origine par Johann Andreas Silbermann. Le second, donné au Temple Saint-Jean de Mulhouse, pour ses "Automnales" et les 500 ans de la Réforme. Son orgue devenu sans caractère et injouable ayant été reconstruit en 1972 par Alfred Kern à l’identique du Silbermann d’origine.

Orgue de tribune Andreas Silbermann (1731), église Saint-Matthieu de Colmar © Ralph Hammann - Wikimedia Commons
Orgue de tribune Andreas Silbermann (1731), église Saint-Matthieu de Colmar
© Ralph Hammann - Wikimedia Commons

Un riche parcours musical fut proposé. A Eschentzwiller : le XVIIème siècle français avec Du Mont, Nivers, Brossard, Couperin, Grigny, et au delà, Bach. Le second, s'arrêtant sur Bach et sa "Messe luthérienne" (Klavierübung III) toute en tension vers des temps à venir avec, par exemple, un complexe et superbe Vater unser. Outre la valeur des œuvres, on a jugé des vastes possibilités offertes par les instruments, osmoses entre orgue français et orgue allemand, synthèse alsacienne, que réussit si bien Silbermann. L'improvisation finale de Thierry Mechler (Cologne) sur un thème de Debussy, au Temple Saint-Jean de Mulhouse, en a constitué une somptueuse illustration. Les deux bâtiments cultuels évoqués ici sont d'architecture sobre, dépourvue de hautes voûtes, n'engendrant que peu d'écho ; on y apprécie les timbres et le détail des partitions dans leur pureté et leur finesse.

Le programme à Eschentzwiller éclaire certaines nouveautés introduites après la Renaissance : d'une part, les nouvelles harmonies tonales du motet se juxtaposant au plain-chant lui-même renouvelé ; d'autre part, des liturgies où l'orgue, sans le concours de chanteurs, se charge, étonnement, d'une partie du texte, devant en faire entendre, au moins implicitement, la signification, au demeurant déjà connue des fidèles. Ainsi, Guillaume Gabriel Nivers avait dit "faire chanter l'orgue". Des extraits de sa messe du 2e livre d'orgue ont illustré cette pratique. De même, la Messe pour les Couvents de Couperin. La puissance et la richesse harmonique de l'instrument souvent doublé à la basse continue par la viole de gambe discrète mais inspirée d'Alexandra Polin de la Schola Cantorum de Bâle, alternent avec le plain-chant. Cette alternance fort contrastée pourrait constituer une rupture plus qu'un enchaînement si cet effet n'était estompé par les voix souples, claires, expressives d'Eva Soler-Boix, soprano et Aura Elena Gutierrez, mezzo-soprano ayant acquis la maîtrise de ce répertoire également à la Schola Cantorum de Bâle.  

Guillaume Prieur (Lyon), Guillaume Nussbaum (Strasbourg), Olivier Wyrwas (Mulhouse)  ont partagé tour à tour les claviers. On saluera en Olivier Wyrwas un accompagnateur rigoureux, portant une attention soutenue tant à son instrument qu'aux mouvements, aux nuances du chant, en particulier dans les motets de Nivers, Domine ante te et Magnificat puis Salve Rex Christe de Sébastien de Brossard. Dans ce dernier, les voix solistes et la viole de gambe signent avec l'orgue une exécution d'une aisance, d'une justesse, d'une intériorité remarquables.

Hors ce contexte liturgique, Guillaume Prieur et Guillaume Nussbaum ont joué en alternance deux Symphonia et une Pavane de Henry Du Mont, un Récit de Tierce en Taille de Grigny et enfin, de Bach, les variations BWV 989, le magnifique choral An Wasserflussen Babylon puis le Prélude et Fugue BWV 850 extrait du Clavier bien tempéré . Excellant à faire ressortir les brillantes registrations et la souplesse de l'instrument, maîtrisant sa puissance, ils n'outrepassèrent pas les données acoustiques du lieu. Sans rien céder cependant sur les effets majestueux, ni sur la mise en valeur de chaque jeu. Seul un Tremblant fort quelque peu excessif pour nos oreilles contemporaines étant noté.

Mêmes sonorités saisissantes au Temple Saint-Jean de Mulhouse, tantôt incisives, tantôt apaisées : timbre des jeux d'anche notamment, imprégné de la sonorité des instruments à vent du Moyen-âge, de la Renaissance, bombardes, trompettes, cromornes ... Diapason, tempérament sans doute moins immédiatement perceptibles concourent naturellement au caractère de l'instrument. Thierry Mechler interprèta la liturgie et le catéchisme du Klavierübung III, avec des jeux dont la diversité et les puissantes combinaisons se révèlèrent en particulier dans les majestueux Prélude initial et Fugue finale ou encore dans le Kyrie, Gott heiliger Geist, le Wir gläuben ou le virtuose, joyeux et imposant Jesus Christus, unser Heiland. Ces pleins-jeux généreux et forts n'avaient cependant rien d'écrasant. Au sommet de sa puissance, l'orgue Silbermann demeure humain si l'on peut dire. Il semble rester avec nous en-deçà d'un bien inépuisable qu'il contribue pourtant à rendre désirable. Bien inépuisable du génie de Bach ou d'une aspiration à la transcendance.

Un ton serein, presque familier a marqué plusieurs autres pièces dont le Allein Gott in der Höh, équivalent du Gloria latin mais ô combien différent de la Messe en si mineur ! Ici, nul éclat cuivré, Thierry Mechler se faisant l'interprète sensible d'un bonheur intime accompagnant une naissance  heureuse et attendue. "Entre ciel et terre", tels apparaissent ces deux "concerts spirituels".

*Le premier concert s'est tenu le 8 octobre 2017 en l'église d'Eschentzwiller.

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