Place forte des Sommets musicaux de Gstaad qui célèbrent cette année leur vingtième anniversaire, l’église de Saanen a décidément une acoustique idéale pour les concerts de musique classique en général et les œuvres du « style classique » en particulier. La surface du chœur laisse exactement la place nécessaire à l’installation d’un orchestre mozartien ; quant aux dimensions de la nef et aux matériaux de construction (mezzanine et voûtes boisées), ils offrent ce qu’il faut de résonance aux articulations précises de la musique du XVIIIe siècle, sans tomber dans une réverbération excessive qui noierait le discours musical.

Daniel Reuss dirige le <i>Requiem</i> de Mozart aux Sommets musicaux de Gstaad © Miguel Bueno
Daniel Reuss dirige le Requiem de Mozart aux Sommets musicaux de Gstaad
© Miguel Bueno

En ce jeudi soir, c’est justement l’Orchestre du XVIIIe siècle qui s’apprête à interpréter le Requiem de Mozart en compagnie de l’Ensemble Vocal de Lausanne. Les chanteurs se disposent en rangs serrés derrière les instrumentistes – les basses derrière les sopranos, les ténors derrière les mezzos. Acteur principal de l’ouvrage, le chœur se montrera éblouissant de bout en bout : les pupitres sont parfaitement denses et homogènes, le phrasé et les respirations semblent faciles (de même que les aigus des sopranos, jamais forcés). Les nombreux passages fugués se révèlent d’une fluidité idéale, jamais laborieuse, et l’élocution collectivement très soignée permet une intelligibilité totale du verbe sacré – ce qui fait ressortir d’autant mieux les figuralismes de l’écriture.

La direction attentive de Daniel Reuss facilite les choses ; chef de chœur plus que chef d’orchestre, le maestro précise de temps à autre l’emplacement d’une entrée, la définition d’une consonne, la forme d’une tenue. Le reste du temps, il assiste plus qu’il ne guide des musiciens à l’aise dans une partition qu’ils connaissent sur le bout des doigts. Reuss accorde toute sa confiance aux solistes de l’Orchestre du XVIIIe siècle dans leurs passages à découvert et il laisse le violon solo insuffler les changements d’énergie au fil de l’ouvrage. Les archets d’époque sculptent des sonorités de pupitres chaleureuses et souples, les bois offrent des pages pleines de douceur recueillie, les cuivres et les timbales font corps dans les tutti. L’ensemble ajoute à ces qualités une justesse de tous les instants – ce qui n’est pas si courant dans le paysage des interprétations historiquement informées. L’orchestre aurait pu accentuer quelque peu les contrastes dynamiques de l’œuvre ou souligner davantage le pathos de certaines sections (le « Lacrimosa » est paru bien pudique) mais il ressort de ce Requiem une belle impression d’unité qui favorise l’immersion dans le rituel sacré.

Daniel Reuss, l'Orchestre du XVIIIe siècle et l'Ensemble Vocal de Lausanne © Miguel Bueno
Daniel Reuss, l'Orchestre du XVIIIe siècle et l'Ensemble Vocal de Lausanne
© Miguel Bueno

L’unique vraie réserve de la soirée résidera dans un ensemble de solistes déséquilibré. Bien qu’un peu engorgé dans son registre grave, le baryton Tobias Berndt fait entendre un « Tuba mirum » large et solennel ; le départ du « Benedictus » sera moins assuré. Le timbre fruité et le vibrato expressif de Robin Johannsen font merveille dans les moindres interventions de la soprano. La mezzo Marianne Beate Kielland manque en revanche de présence dans les ensembles et le phrasé sensible de Thomas Walker ne compense pas totalement l'acidité de son timbre de ténor. Dans ces conditions, le quatuor du « Recordare » sera le (bref) temps faible de la soirée. Pas de quoi rompre la cohésion d’un Requiem de toute beauté, dans le somptueux écrin de l’église de Saanen.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par les Sommets musicaux.

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