Cela en devient désormais presque ordinaire. Après ceux du Philharmonique de Radio France en décembre dans cette même salle, les musiciens de l’Orchestre National de Lyon ont décidé à leur tour de prendre la parole collectivement dans le cadre du mouvement social qui secoue la France depuis décembre. Entre huées et applaudissements, les musiciens délivrent dans l'Auditorium de Lyon un message d’opposition à la réforme des retraites. Il paraît clair que la protestation va au-delà de la simple réforme, dénonçant une situation de précarisation accrue du secteur. Les musiciens tenteront ce soir de défendre leur métier, leur savoir-faire mais aussi la place de l’art et de la culture ; ce sera un pari réussi puisque l’orchestre emmènera le public lyonnais dans une épopée russe incroyable, accompagné du grand Truls Mørk

Thomas Søndergård © Andy Buchanan
Thomas Søndergård
© Andy Buchanan

Remplaçant Han-Na Chang souffrante, le Danois Thomas Søndergård arrive au podium pour la Symphonie nº 1 dite « Classique » de Prokofiev dans une ambiance légèrement tendue après le discours des musiciens. Un petit moment de flottement se fait ressentir mais se dissipe bien vite dans cette œuvre lumineuse, où l’évidence du phrasé et la simplicité des lignes mélodiques chassent les tensions initiales. Dans un tempo plutôt retenu mais stable, Søndergård et les musiciens exécutent avec beaucoup d’esprit et surtout de virtuosité cette page symphonique truffée d’hommages mais aussi de moqueries envers les compositeurs classiques, telle la gavotte centrale ici particulièrement grotesque. 

À l’humour de Prokofiev succède la tragédie de Chostakovitch et de son Concerto pour violoncelle nº 1. L’œuvre, à forte dimension autobiographique et qui fait écho à d’autres opus du compositeur, est dédiée à Rostropovich et ce soir magistralement interprétée par celui que d'aucuns présentent comme le successeur de « Slava », le Norvégien Truls Mørk. Au-delà de sa sonorité, incroyablement ronde, aux graves timbrés et à la projection parfaite, on manque de superlatifs pour qualifier l’interprétation à la fois touchante et angoissante du concerto, où l’ombre de Chostakovitch plane en permanence. Après deux premiers mouvements qui tiennent en haleine le spectateur par un fort sens de la narration, la cadence marque le sommet de l’œuvre. Dans une page totalement abandonnée, d'une désolation complète, Mørk offre un moment de pure grâce, dans la lignée d'une vision toujours cohérente et au fil d'un son décidément céleste.

Si une sonnerie de portable viendra gâcher la fin de la cadence fleuve, le soliste se montrera très engagé jusqu’au bout, à tel point que l’orchestre, pourtant excellent tel Guillaume Têtu impérieux au cor, paraît presque pâle à côté du violoncelliste. On songe alors que la qualification ultime de « plus grand violoncelliste de notre temps », annoncée par le délégué artistique de l’ONL dans la note de programme, n'a jamais été aussi bien défendue. 

Après l’entracte, la Symphonie nº 6 de Tchaïkovski vient terminer en grande pompe une soirée musicale déjà très réussie. La « Pathétique » figure régulièrement au répertoire de l’Orchestre National de Lyon mais la version de ce soir restera dans les esprits. Loin d’imposer une vision agressive et nerveuse, Søndergård prend, dès le premier mouvement, le temps de phraser et d’unir les différents éléments entre eux. En véritable architecte, il sculpte le son, large et ample. La tempête centrale fait entendre des cuivres – et en particulier des trombones – imposants et puissants. 

L’exaltation musicale va crescendo : après une célèbre valse qui fait résonner éloquemment toute la « grazia » voulue du compositeur, l’« Allegro » central qui fait office de scherzo est un exemple de mélange entre triomphalisme et gloire, servi par des cordes incisives et un chef qui insiste sur les contrastes de nuances et de caractère. Le dernier mouvement conclut avec une grande émotion cette œuvre, dont le fameux thème si déchirant est chanté d’un bloc par des cordes là encore exemplaires. Le coup de tam-tam final sonne comme un coup du destin, ce fatum implacable, auquel répond un choral de trombones noir et désespéré. 

La performance de ce soir, unanimement époustouflante, fait repenser aux mots de « solidarité » et « fraternité » prononcés au début : « Ces valeurs nous permettent d’exister en tant qu’acteurs du spectacle vivant, de vous proposer des programmes de haute qualité artistique, et de rendre la culture accessible au plus grand nombre ». En joignant aussi brillamment le geste musical à la parole, les membres de l'orchestre ont livré le plus convaincant des plaidoyers. Souhaitons-leur – et souhaitons-nous – de pouvoir apprécier encore longtemps de nombreux concerts à ce niveau d'excellence.

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