Trois sonneries de téléphone, le bruit d’un concert en plein air dans un parc voisin et une corde cassée : la concentration d’Alisa Weilerstein aura été mise à rude épreuve pendant ce marathon Bach au Festival de Saint-Denis. Mais il en faut davantage pour ébranler la musicienne, qui livre une intégrale des Suites pour violoncelle seul d’une perfection technique remarquable, bien que parfois un peu lisse.

Alisa Weilerstein © Paul Stewart / Decca Classics
Alisa Weilerstein
© Paul Stewart / Decca Classics

C’est la clarté du timbre qui frappe avant tout dans la Suite n° 1 : aucune impureté dans les changements de corde de la « Courante », malgré un archet qui dessine tantôt le legato le plus continu, tantôt des attaques rageuses à l’extrême talon. Mais cette netteté s’accompagne d’une vraie recherche sur l’atmosphère de la pièce : caractère presque improvisé des premiers mouvements – une spontanéité charmante, même si elle ne permet pas vraiment de suivre la continuité des phrases musicales de Bach – contre insistance sur le rythme dans les menuets, qui rappellent que ces suites sont avant tout des danses.

Si le naturel dominait dans la première suite, c’est le drame qui est au cœur de la deuxième. La puissance contenue dans son « Prélude » plaintif émane de progressions dynamiques lentes mais ininterrompues, et de la justesse parfaite des accords tenus, sans vibrato, qui soulignent la tension de l’harmonie. Davantage d’attaques et des ornements piquants rendent l’« Allemande » vraiment dansante, la « Gigue » presque agressive. Mais c’est bien la « Sarabande » qui fait toute la richesse émotionnelle de cette Suite n° 2 : entre déclamation et prière, Alisa Weilerstein et son legato parfait suspendent le spectateur à la phrase musicale. Le temps s’arrête…

… Et reprend son cours avec la troisième suite. Moins intérieure, plus extravertie, elle est aussi moins convaincante : malgré le charme d’un « Prélude » vraiment libre, malgré l’élégance des piqués soignés et nets de l’« Allemande », de petites bizarreries rompent le charme, comme ces notes enflées un peu incongrues dans la « Courante ». On demeure toutefois impressionné par des contrastes et des changements d’atmosphère spectaculaires, comme cette conclusion emportée de la « Gigue » qui enthousiasme le public.

C’est encore cette magistrale technique d’archet qui fera la saveur d’une Suite n° 4 par ailleurs un peu monotone. Le « Prélude » est à cet égard une vraie démonstration de force : bien que concentré sur quelques centimètres d’archet, le son est dense et puissant. Mais si le timbre demeure toujours somptueux – même lorsqu’une corde claque au milieu de la deuxième bourrée ! – les enchaînements de notes sont presque mécaniques, les nuances un peu trop uniformes, notamment dans les effets d’écho de la première bourrée. Heureusement, à nouveau, un sublime moment de poésie éclaire l’ensemble : une « Sarabande » bouleversante, très sentimentale, portée par de très lents crescendo qui font poindre une tension secrète.

La Suite n° 5, plus désespérée que jamais, semble en découler tout naturellement, et c’est elle qui sied le mieux à la violoncelliste. Un « Prélude » mélancolique permet d’admirer un son toujours pur et rond, même sans vibrato, et une tension qui croît peu à peu, jusqu’à des aigus dramatiques qui sonnent ici comme des appels à l’aide. Les mouvements lents font ressentir, pour la première fois, une forme de fragilité, grâce à de longs silences et des pianissimo très effacés. Une fragilité à laquelle répond la rage des dernières danses : ce n’est plus le rythme qui ressort mais bien la passion, entre les attaques assenées des deux gavottes et les siciliennes angoissées de la « Gigue ».

La dernière suite et son caractère ici particulièrement festif allègent cette atmosphère pesante : soulignant le côté cadentiel du « Prélude », Alisa Weilerstein s’amuse à varier les timbres, adoptant un son vraiment flûté dans les aigus, le tout dans un tempo ambitieux assez spectaculaire. Même si la fatigue se fait sentir – accords un peu secs, aigus moins justes – cette lecture demeure intéressante, avec une « Allemande » très lyrique, très nostalgique, et surtout une forme d’exultation, dans les dernières danses, qui fait oublier la délicatesse des aigus qui émaillent l'œuvre. Une conclusion joyeuse à un passionnant voyage : la multiplicité des caractères des danses et le son sublime du violoncelle prouvent une nouvelle fois combien l’instrument se suffit à lui-même.

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