Les applaudissements à l’entracte en disent long : Les Siècles ne sont qu’au milieu de leur concert 100% Berlioz mais l’ovation est digne d’une fin de soirée. Il faut dire que la première partie n’a pas ressemblé à une mise en bouche : sous la direction de François-Xavier Roth, l’orchestre s’est plongé d’emblée dans la Symphonie fantastique.

François-Xavier Roth © Marco Borggreve
François-Xavier Roth
© Marco Borggreve

Le concert est loin d’être fini et un constat s’impose déjà : 150 ans après le décès du compositeur, l’interprétation des œuvres de Berlioz sur instruments d’époque atteint aujourd’hui un sommet. Gardiner ou Norrington ont été des pionniers de la recherche berliozienne, dénichant les instruments adéquats dans des circonstances parfois rocambolesques (comme l’explique ici le premier), défrichant des modes de jeu abandonnés depuis longtemps (ce que raconte le second). Ces deux révolutionnaires romantiques ont essuyé les plâtres (et les couacs) au fil de leurs tentatives, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’interprètes « historiquement informés ». François-Xavier Roth et Les Siècles sont de ceux-ci. Dans une démarche qui ne cherche plus la singularité à tout prix, montrant un soin du son et de l’intonation qui n’a rien à envier aux orchestres modernes, tirant les leçons des expérimentations de leurs aînés, ils proposent une lecture approfondie et minutieuse, perfectionniste et inspirée. Même dans ses rêves les plus fous, Berlioz n’a jamais dû imaginer sa musique jouée à un tel degré d’aboutissement !

L’interprétation est chirurgicale : ce soir, les moindres détails de la partition s’incarnent instrumentalement, avec la perfection des enregistrements finement (re)travaillés. Liaisons appuyées élégamment, notes détachées savamment articulées, uniformité dans le dosage du vibrato, archets réglés au millimètre, le tout avec des silences dramatiques à souhait : les premiers violons lancent une introduction exemplaire. Le reste de la symphonie restera à ce niveau de jeu stratosphérique, avec palmes d’or à volonté : pour ce solo de cor intelligemment mis en avant dans le premier mouvement, au lieu de l’habituel contrechant ornemental des violons ; pour ce soin apporté à l’ultime accord d'« Un bal » après une accélération vivement menée ; pour l’homogénéité des quatre fantastiques timbales derrière le retour du ranz des vaches dans la « Scène aux champs » ; pour cette façon de ne lâcher la bride de l’ophicléide qu’à la reprise de la « Marche au supplice », noircissant le tableau au moment opportun, et pour ce phrasé qui contamine la partie de cymbales, délivrée avec une rare finesse…

Cette façon de détailler l'œuvre au microscope – ce que Roth, avec sa gestuelle pointilleuse si caractéristique, fait mieux que personne – pourrait déconcerter : on ne perçoit plus aussi clairement les fondements architecturaux classiques de la symphonie, dilués dans l’orchestration et le foisonnement des idées musicales. Mais c’est précisément ce qui fait entrer la musique de Berlioz dans une autre dimension. Le soin porté aux alliages de timbres singuliers, au travail répété des motifs, à la clarté d’un contrepoint parfois alambiqué (les cloches de la « Nuit de Sabbat ») crée un lien subtil et inattendu entre le pionnier du romantisme et un père de la modernité : Debussy. 150 ans après, Berlioz paraît ainsi plus que jamais actuel, continuant de voyager à travers Les Siècles.

Malgré les jeux de lumières tamisées qui sortent la Philharmonie du rituel du concert traditionnel, la deuxième partie du concert sera plus ordinaire. Peut-être à cause de l’ouvrage composite, Lélio ou le Retour à la vie, dont le lourd fil conducteur narratif supporte difficilement le poids des ans. Sans doute également à cause de l’acteur qui incarne le personnage éponyme : plongé dans sa partition du début à la fin, Michel Fau propose d'une voix désincarnée un étonnant mélange de lecture appliquée et de surjeu maniéré qui ne contribue pas à sa crédibilité dramatique.

Il en faudrait plus pour gâter l’interprétation musicale : aux côtés de l’orchestre toujours excellent (notamment en soutien du « Chœur d’ombres »), Michael Spyres fait rayonner son sens de mélodiste berliozien : quel phrasé, quel panache dans « Le Pêcheur » ! Et une leçon de diction dont pourraient s’inspirer bien des chanteurs français. Prenant le relais du ténor, le charismatique Florian Sempey s’empare du rôle de leader des brigands en un tournemain, projetant vaillamment sa voix barytonnante… ce qui ne l’empêche pas d’être parfois couvert par le tapage envahissant du chœur à sa gauche.

On ne leur en voudra pas : le National Youth Choir of Scotland est la révélation de cette deuxième partie de concert, dont le « Chœur d’ombres » restera le sommet. Avec des consonnes parfaitement renforcées, une tenue et une densité du tissu vocal impressionnantes, les jeunes Écossais proposent une magnifique incarnation de cette page sombre, à immortaliser de toute urgence au disque. « Encore, et pour toujours ! » s’exclamera Lélio avant de quitter la scène. On ne saurait mieux conclure.

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