Dans le cadre de ses « rencontres inédites », le Festival de Verbier a réuni Janine Jansen, Mischa Maisky et Mikhaïl Pletnev autour du Trio pour piano et cordes op. 50 de Tchaïkovski. Résolument dysphorique, cette œuvre est un hommage vibrant « à la mémoire d’un grand artiste », à savoir le compositeur et pianiste russe Nikolaï Rubinstein. Récit d’une prestation conduit par l’expression de trois visions intérieures de la complainte.

Le spectacle du jour se déroule dans la salle des Combins, vaste espace surplombant les Alpes suisses dont la capacité avoisinant habituellement les 1700 auditeurs, a été réduite de moitié. Le protocole sanitaire n’entravant en rien l’atmosphère enthousiaste du public : une longue vague d’applaudissements a précédé l’entrée jubilante des artistes. Du relief, de l’énergie : voilà ce qui manque le moins à l’interprétation proposée ce soir. Entre le marquage des soubresauts internes et des fluctuations de tempo, impossible pour l’auditeur de plonger dans l’ennui face à ce trio d’envergure, pourtant long de 45 minutes.

Janine Jansen et Mikhail Pletnev
© Lucien Grandjean

Bien que la partie de piano soit considérée comme l’une des pages les plus virtuoses écrites par Tchaïkovski, le violon de Jansen se trouve être le timbre le plus exposé. Pas de fausse pudeur : l’artiste livre une conception enflammée de l’élégie. Ornant chaque phrase de son vibrato caractéristique, elle fait preuve d’un lyrisme assumé, parfois aux confins du pathos et de la démesure. Même assise, son haut du corps mouvant se tourne régulièrement vers les autres musiciens, tentant alors de leur insuffler sa verve dramatique. L’engagement de l’artiste est tel que son archet se promène parfois légèrement trop près du chevalet, duquel résulte un frêle sifflement, aucunement dérangeant puisqu’en accord avec sa vivacité.

À ses côtés, Maisky rayonne par le caractère déclamatoire de ses interventions. Son discours est systématiquement incarné, lisible et éloquent. Son pied droit frappe une pulsation sonore servant de repère dans une écriture où la mesure évolue à chaque variation. Les coups d’archet sont assurés et les attaques franches. Progressivement, la flamboyance de Jansen se répand sur le jeu du violoncelliste : ses gestes se font plus amples, les vibratos furieux davantage. Ce changement dans l’intention contribue au rendu à l’expression de la forme, fondée sur un climax observable lors de la variation finale. Les contrastes internes se révèlent complétés par une stratégie de différenciation des épisodes à plus grande échelle.

Mikhail Pletnev, Janine Jansen et Mischa Maisky
© Lucien Grandjean

À la différence de ses compères, l’élégie de Pletnev est celle du recueillement. Stable et droit, à l’image de sa posture, le musicien dépeint sa partie avec une certaine humilité. Le concert faisant l’objet d’une captation vidéo, l’ensemble du public acquiert la possibilité d’apercevoir les mains du pianiste sur les écrans géants disposés de part et d’autre de la scène. Comme un orchestre miniature, le piano déploie, sous la clarté de son geste, un éventail de sonorités allant de l’impulsion aux sons étouffés, en passant par l’imitation du timbre de cloche. Devant la véhémence des cordes frottées, son choix de privilégier un jeu tendre a pour conséquence de laisser de temps à autre le piano un peu en retrait.

Du mariage de ces deux perspectives interprétatives s’ensuivent de fameux passages – à l’image de la dernière variation – où la rencontre des timbres offre un sentiment tragique croissant. Le concert se termine par un ultime accord suspendu, cosmique, tenu en haleine quelques longues secondes avant d’être résolu et d’entraîner par le fait le relâchement de toute tension. Acclamations et ovations accourent de toutes parts pour saluer la théâtralisation du dénouement.


Le voyage de Manon a été pris en charge par le Festival de Verbier.

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