L’Orchestre Philharmonique de Saint-Pétersbourg et son chef emblématique, Yuri Temirkanov, ne laissent pas indifférent. Avant le concert de ce jeudi soir, il suffisait de voir avec quelle animosité débattaient deux mélomanes passionnés, au premier balcon du Théâtre des Champs-Élysées, pour s’en convaincre. Tandis que le premier, déçu du concert proposé la veille par la formation russe, arguait que l’orchestre avait grandement perdu de sa superbe depuis quelques années, le second défendait la singularité saint-pétersbourgeoise, le son de cette phalange identifiable entre mille et l’intérêt de ses interprétations toujours originales. Le déroulement de la soirée, consacrée entièrement à Tchaïkovski, illustrera à merveille cet échange, entre un Concerto pour violon bien terne et une éclatante Symphonie n° 5.

Yuri Temirkanov
Yuri Temirkanov

Signalons au préalable que l’interprétation du Concerto pour violon est une affaire ingrate pour toutes les formations qui s’y attellent. Si celles-ci s’acquittent de leur tâche avec brio, leurs répliques passent alors presque inaperçues, tant elles sont conçues pour mettre en valeur le discours du soliste. En revanche, tout manque de finesse dans le détail des articulations, toute absence de subtilité dans le dessin mélodique, tout statisme du phrasé peuvent suffire à transformer ce chef-d’œuvre de romantisme exalté en une ennuyeuse succession de cabrioles violonistiques. Or, ce soir, les musiciens de l’Orchestre de Saint-Pétersbourg semblent manquer d’inspiration. Sont-ils fatigués par l’exigeant concert de la veille ou déjà concentrés sur la symphonie qui va suivre ? Toujours est-il que si la pâte sonore de l’orchestre est bien identifiable (quelle admirable souplesse dans ses pupitres de cordes !), elle apparaît comme dénuée d’animation, ce qui contraste avec le jeu brillant et nerveux de la violoniste Julia Fischer. Pendant toute la durée du Concerto, la soliste et l’orchestre proposent une embarrassante opposition de styles dans tous les paramètres musicaux, du diapason (le violon est accordé nettement plus haut que l’orchestre) à la gestion des tempos. Dans les mouvements vifs, Fischer entreprend de vaines échappées virtuoses en solitaire pour dynamiser l’ensemble, mais Temirkanov reste en retrait et les cadres saint-pétersbourgeois demeurent insensibles : les entrechats du violon se trouvent lestés par un pesant contrechant de cor, ses envolées de doubles cordes sont clouées sur place dans une ponctuation de timbales lapidaire, sa cadence très inspirée (malgré le contrepoint malvenu d’une sonnerie de portable) est assombrie par une mélodie de flûte sans relief. Seule la Canzonetta centrale offre un beau moment de lyrisme partagé où règne la plénitude du jeu de Fischer, avant un finale où l’orchestre russe manque singulièrement d’esprit tzigane. À l’entracte, la balance penche donc naturellement vers le premier de nos deux mélomanes.

Julia Fischer © Felix Broede
Julia Fischer
© Felix Broede

L’interprétation de la Symphonie n° 5, en seconde partie de soirée, propose un tout autre visage de l’Orchestre de Saint-Pétersbourg. Effacé dans le Concerto, Yuri Temirkanov prend la matière sonore en main et l’anime en sollicitant un à un les pupitres, sculptant les angles de la mesure pour révéler le son si particulier de « son » orchestre (il le dirige depuis bientôt trente ans) : au-dessus des contrebasses, socle fort sur lequel repose tout l’édifice symphonique, les cordes soyeuses séduisent par leur homogénéité vibrante, tandis que le métal des cuivres semble éclater dans les tutti. Si l’ensemble ne montre pas cette clarté d’articulation qui fait le succès de bien des orchestres modernes, c’est pour adopter une sonorité palpitante, singulière dans l’intensité qui est portée à chaque note. Le timbre ardent des grands thèmes lyriques donne ce souffle épique que peu de formations parviennent à restituer. De plus, Temirkanov impressionne dans sa maîtrise de l’architecture globale de l’œuvre, s’interrompant à peine entre des mouvements qui semblent traversés par un geste continu. Ce n’est plus une simple symphonie, un numéro d’opus tiré du catalogue d’un compositeur, c’est une fresque gigantesque qui embrasse tout le romantisme russe : le spectateur est transporté dans l’épopée de Guerre et Paix et le drame d’Eugène Onéguine, admire le charme tournoyant du Lac des Cygnes (valse du 3e mouvement) et redoute la hargne guerrière qui semble annoncer Le Cuirassé Potemkine et les conflits du XXe siècle (4e mouvement). Cet éclatant chef-d’œuvre en technicolor sait également épouser l’intimité du noir et blanc, dans le célèbre solo de cor du deuxième mouvement, délicieusement désuet avec son timbre voilé, doucement vibré.

Après cette leçon de symphonie romantique, l’Orchestre de Saint-Pétersbourg et Yuri Temirkanov proposent un bis à leurs spectateurs conquis : « Nimrod », extrait des Enigma Variations d’Edward Elgar, hymne officieux d’un orchestre qui le programme régulièrement en conclusion de ses concerts. Ultime symbole d’une soirée contrastée, la nostalgie de cette pépite symphonique, extrêmement bien rendue par un orchestre en osmose, nous laisse avec un sentiment doux-amer d’admiration et de regrets mêlés.

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