Deuxième grande intégrale chambriste du mois, et pas des moindres : une distribution éblouissante autour d’un programme d’une rareté avérée. Ce lundi 30 mai, un légendaire pianiste et trois des plus grands archets de notre temps se réunissaient pour interpréter les très exigeants Quatuors avec piano opus 25, 26 et 60. La probité exacte, souveraine et inentamée de ces lectures était une démonstration parfaite de la différence qu’il y a entre éloquence et emphase.

Christian Tetzlaff © Giorgia Bertazzi
Christian Tetzlaff
© Giorgia Bertazzi

On ne laissera plus personne dire que le Théâtre des Champs-Élysées est trop vaste pour accueillir des ensembles chambristes ; d’un son dense et sans diffraction, les quatre musiciens ont habité l’espace sonore dans ses moindres recoins. Plus facilement « tarte à la crème » que les trios, les quatuors avec piano de Brahms sont des œuvres difficiles à équilibrer. Sans la dualité rassurante (piano + quatuor) du quintette, l’écriture n’a pas pour autant la symétrie du trio ; les voix se cherchent, s’allient en progression de plus en plus serrées, jusqu’à faire masse dans des unissons assez nasaux.

Même chez des artistes d’une telle rectitude de pensée, une certaine concurrence a cours dans le son : folie dépensière qui commence dès le premier unisson des cordes (mesure 27 de l’Allegro, opus 25) et se poursuit dans ces gifles carabinées (mesure 35, ou 142 de l’opus 60). Peu prompt à élever la voix, sans doute par crainte d’une sonorité dure, le pianiste se laisse un temps écranter par l’impétueuse verve de ses partenaires. C’est aussi, dans une moindre mesure, le cas de Tetzlaff dont le violon Greiner n’a pas la projection naturelle d’un Stradivarius (malgré des sonorités plus timbrées). Mais ce n’est que partie remise, le propos s’enhardit peu à peu pour se hisser au volume des partenaires. Parmi ceux-là, citons déjà Tabea Zimmermann, au son d’une rude et terrestre beauté. Musicienne hors-norme à l'insubmersible sonorité, à la prose assertive pour ne pas dire « ébouriffée » ! (en regard, Tetzlaff révèle des phrasés plus félins, plus élusifs). Avec elle, c’est tout le charme de l’alto qui se livre en vrac aux oreilles de l'auditeur. Encore de magnifiques diaprures violonistiques dans l’Intermezzo, ivre de beauté et de détresse, filant droit jusqu’aux silences. Tetzlaff joue d’une sonorité suave et flûtée, parfois délicieusement surannée, toujours inductrice d’ambiguïté. Upbeat très marqué dans l’irrésistible Rondo alla Zingarese, témoignant d’un bel élan dans l’accentuation. Dangereuse gageure pour le pianiste, ces doubles-croches de cymbalum aux airs de toccata trouvent avec Andsnes une détente naturelle, rançon d’une technique éprouvée. Les musiciens jouent le jeu de cette caricature musicale dans les tentatives avortées de coda, le miel de certains slow-motion, jusque dans la brusquerie des accents conclusifs.

Leif Öve Andsnes © Ozgur Albayrak
Leif Öve Andsnes
© Ozgur Albayrak
Il est vrai que le Quatuor n°2 en la majeur op. 26 n’a pas les séductions immédiates, ni la fantaisie de l’opus 25. On le dit très prisé des esthètes. Encore qu'hier soir, une lecture vigoureusement charpentée, qui en soulignait les inflexions Schumanniennes (notamment le poco Adagio), a achevé de convaincre les sceptiques de sa qualité. Dans cette œuvre, Leif Öve Andsnes joue un peu comme Boulez dirige ; il ne cherche pas foncièrement à plaire et n’ose jouer que ce que Brahms lui a expressément prescrit de jouer. Hygiène de ce degré zéro, Andsnes jouit d’une intégrité musicale sans compromission ; c’est dire si les notes ont leur juste poids, leur juste durée dans le phrasé, si respiration et rubato sont réduits au strict nécessaire. Chez certains musiciens, le souffle préexiste au discours. Chez Andsnes, on part de la matière musicale comme d'une fondation, base saine que le souffle vient habiter a posteriori.

L’exécution du mouvement lent (Andante) du Quatuor n°3 en do mineur op. 60 compte au nombre des plus belles interprétations brahmsiennes jamais entendues. L’effusion, si tentante, reste sous contrôle. Clemens Hagen, quelle leçon pour nos crins français ! Alchimiste faisant son miel de tout l’attirail technique à sa disposition, il n’utilise cette richesse que pour élever le discours. Son jeu est celui d’un homme profondément concerné. Appuyé sur un souffle parfois étonnamment court (il phrase par deux, non par quatre sur ce début d’Andante), la phrase trouve toujours son modelé le plus parfait et le plus économe.

Après avoir joué toute les fibres de son être, Tetzlaff s’est trouvé tout démuni quelques minutes avant la fin du concert. À rivaliser d’éloquence avec son imposante voisine (Tabea Zimmerman, aux côtés de laquelle tout violoniste est condamné à sonner comme un pinson), une corde de son violon est partie en fumée. Filant illico vers les coulisses pour la changer, il est réapparu quelques minutes plus tard pour reprendre l'épineux Finale. Et vogue la Galère, tant qu’elle pourra voguer...