Après Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, La Damnation de Faust de Berlioz ou encore Ivan le terrible de Rimsky-Korsakov, le programme « Opéra à la Philharmonie » mettait Stravinsky à l'honneur lundi dernier. Présentée récemment dans une version semi-scénique au théâtre de La Monnaie, cette production de The Rake's Progress dirigée par Barbara Hannigan est depuis en tournée en Europe.

<i>The Rake's Progress</i> à la Philharmonie de Paris © Cédric Alet
The Rake's Progress à la Philharmonie de Paris
© Cédric Alet

Même si l'opéra n'était proposé qu'en version de concert, le public de la Philharmonie a pu avoir un aperçu de la mise en scène originelle de Linus Fellbom. Les costumes d'Anna Ardelius et les masques de Theresia Frisk plantent le décor ; les archets des cordes semblent former une toile de fond mouvante. La sobriété des oppositions de couleurs des costumes – Tom Rakewell est dans un trois-pièces de couleur blanche tandis que tous les autres personnages sont vêtus de noir – renvoie discrètement à la série de gravures de Hogarth qui avaient inspiré W. H. Auden et Chester Kallman pour l'écriture du livret, The Rake’s Progress, série de tableaux moralistes montrant la déchéance d’un libertin dans l’Angleterre du XVIIIe siècle.

Gyula Rab (Tom Rakewell), Barbara Hannigan et l'Orchestre Ludwig © Cédric Alet
Gyula Rab (Tom Rakewell), Barbara Hannigan et l'Orchestre Ludwig
© Cédric Alet

La jeunesse de la plupart des artistes – qu'il s'agisse des chanteurs du projet Equilibrium, fondé par Barbara Hannigan elle-même, ou des instrumentistes de l'Orchestre Ludwig – contribue sans doute à l'énergie collective qui émane de cette production. Sofie Asplund s'empare du rôle d'Anne Trulove avec brio. La voix de la chanteuse se plie avec une facilité déconcertante aux circonvolutions de la ligne mélodique et laisse par moments éclater des aigus d'une grande pureté et d'une admirable précision. Le solo « No word from Tom » à la fin du premier acte est éblouissant, la voix balançant constamment entre volubilité et fragilité. À ses côtés, Gyula Rab (Tom Rakewell) semble parfois un peu en retrait, comme englouti par la masse orchestrale. Même si cette impression s'évanouit pendant les solos, on peut déplorer que la prononciation du texte anglais laisse parfois à désirer. Alors que les récitatifs secco et les ensembles sont généralement d'une grande clarté, dans certains airs, les paroles seraient inintelligibles sans surtitrage. Ce problème frappe malheureusement aussi bien Gyula Rab que Douglas Williams, alors même que ce dernier incarne un Nick Shadow aux graves profonds et inquiétants tout à fait dignes de son personnage satanique.

Sofie Asplund (Anne Trulove) © Cédric Alet
Sofie Asplund (Anne Trulove)
© Cédric Alet

Le reste du plateau vocal soutient avec constance les principaux protagonistes. La Baba la Turque de Marta Swiderska manque parfois de coffre mais déploie un chatoyant médium ; James Way interprète un commissaire-priseur pompeux et obséquieux à souhait. Quant à Erik Rosenius, il joue avec souplesse de la flexibilité de sa voix puisqu'il endosse à la fois le rôle de Father Trulove et celui de Mother Goose, la tenancière de la maison de passe londonienne, donnant à l'un toute la profondeur de ses basses, à l'autre le déploiement égrillard de ses aigus. Mais le véritable pilier de cette production est sans doute le chœur de la Cappella Amsterdam, toujours parfaitement en place et à la diction impeccable. Au cours de la représentation, il se métamorphose aussi bien en une troupe de prostituées qu'en une cohorte de jeunes garçons, une foule de citoyens ou encore une colonie de fous.

La direction très physique de Barbara Hannigan donne à l'ensemble une cohérence dynamique et permet surtout une précision millimétrée. Les entrées, les nuances et les tempos sont réglés avec la minutie d'une mécanique, ce qui n'a pas pour effet de perdre toute spontanéité musicale, mais de souligner au contraire la précipitation du cours tragique de l'action. Les scènes s'enchaînent presque sans interruption : c'est à bout de souffle qu'on arrive au dénouement final. Il faut dire que les instrumentistes de l'Orchestre Ludwig ont les yeux rivés sur la cheffe. Les quelques problèmes d'équilibre du premier acte entre les voix et l'orchestre se font vite oublier par la suite. Peut-être mieux habitués à l'acoustique de la salle dans la deuxième partie du concert, les pupitres de cordes et les vents soutiennent gracieusement les chanteurs dans une harmonie parfaite qui culmine dans la scène de la vente aux enchères.

La baguette de Barbara Hannigan vient donc corriger la mauvaise conduite du libertin et débaucher le public à bon escient !

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