Soyons honnête : privée de la mise en scène de Robert Carsen initialement prévue, cette Tosca lilloise avait perdu l’un de ses principaux atouts et ne semblait pas, a priori, devoir constituer autre chose qu’un concert estimable. C’est pourtant bien plus que cela qu’a offert l’Opéra de Lille en cette soirée du 3 juin (dont les habitants des Hauts-de-France ont pu profiter grâce à une retransmission en divers lieux et sur divers médias).

Tosca à l'Opéra de Lille
© Simon Gosselin

Plutôt que d’opter pour une simple version de concert, l’Opéra de Lille a choisi de confier à Olivier Fredj une mise en espace covido-compatible, ce dont le metteur en scène s’est acquitté en un temps et avec des moyens qu’on imagine limités, pour un résultat cohérent et globalement convaincant. Dans sa vision de l’œuvre, transposée aux XXe ou XXIe siècle mais sans référence à un contexte historique précis, Scarpia apparaît comme bien plus qu’un simple chef de la police. On l’imagine volontiers en harangueur de foules, ce que laissent supposer l’estrade et le micro disposés devant des chaises vides au second acte – et surtout la projection de textes signés de sa main, tentant de gagner le peuple à une idéologie totalitaire et mortifère, et qu’une formule finale (« Virtù e merito ») inscrit dans la lignée de l’idéologie mussolinienne.

Le spectacle commence par l’exécution, à l’aube, de Palmieri (personnage évoqué par Scarpia et Spoletta au deuxième acte) sous les applaudissements de la foule, et s’achève comme il se doit par la double mort de Tosca et Mario, 24 heures plus tard. L’apparition récurrente, en fond de scène, de l’heure à laquelle sont censés se passer les événements est en passe de devenir un tic de mise en scène. Elle se justifie ici cependant, dans la mesure où elle contribue à enfermer l’action dans une unité de temps suffocante, au cours de laquelle seront commis pas moins de cinq meurtres. Si l’on excepte deux ou trois images un peu gratuites et qui détournent parfois malencontreusement l’attention du drame (les apparitions des enfants pendant l’affrontement entre Scarpia et Tosca au premier acte, et surtout Scarpia se déshabillant lentement pendant le « Vissi d’arte », fausse bonne idée détruisant le focus voulu par Puccini sur cette parenthèse lyrique), la mise en espace, resserrée sur le jeu scénique des chanteurs (tous au demeurant excellents acteurs), permet à la mécanique parfaitement huilée du drame imaginé par Sardou, Illica et Giacosa de tendre les filets du piège qui conduira implacablement les protagonistes à leur perte.

Tosca à l'Opéra de Lille
© Simon Gosselin

Le plateau vocal réuni par l’Opéra de Lille est de tout premier ordre. On apprécie notamment le soin accordé à la distribution des seconds rôles, tous en voix et en situation, avec une mention spéciale au sacristain de Frédéric Goncalves, truculent mais sans excès, et dont la dimension bouffe ne fait jamais perdre de vue à l'artiste les exigences du chant.

Le baryton arménien Gevorg Hakobyan, encore peu connu en France, est pour nous une révélation : disciplinant au mieux ses immenses moyens, il évite constamment de sombrer dans les excès ou l’histrionisme auxquels le rôle peut prêter et, à l’exception de quelques accès de puissance particulièrement impressionnants, propose de Scarpia un portrait basé sur l’insinuation et la torture psychologique plus que sur la violence explicite : il n’en est que plus glaçant.

Gevorg Hakobyan (Scarpia) et Joyce El-Khoury (Tosca)
© Simon Gosselin

Jonathan Tetelman est un Mario rayonnant, auquel l’assistance (réduite) n’a pas résisté, interrompant l’orchestre pour saluer son « E lucevan le stelle » de chaleureux applaudissements.  En ces temps où fleurissent des ténors ombrageux et barytonnants alla Kaufmann, son timbre lumineux surprend agréablement, le chanteur s’autorisant quelques points d’orgue éclatants, tenus heureusement sans ostentation excessive, dont nous avions un peu perdu l’habitude ! Reste peut-être à peaufiner et généraliser l’usage du clair-obscur et le jeune chanteur, déjà apprécié à Montpellier en Pinkerton, pourrait bien occuper assez vite une place de premier ordre dans la galerie des ténors actuels.

Prise de rôle réussie pour Joyce El-Khoury : le timbre, un peu ingrat au disque, est infiniment plus séduisant en live. L’aigu peine un peu à se libérer au premier acte ; il est en revanche bien présent par la suite, quitte parfois à un léger durcissement du timbre. Mais surtout, la fréquentation de rôles belcantistes permet à la soprano d’apporter au rôle des raffinements vocaux (chant sur le souffle, messa di voce, nuances piano…) qu’on lui refuse trop souvent. L’actrice se montre par ailleurs constamment engagée et convaincante.

Joyce El-Khoury (Tosca) et Jonathan Tetelman (Cavaradossi)
© Simon Gosselin

Saluons pour finir les prestations exemplaires des chœurs et de l’Orchestre National de Lille, lequel se confirme comme l’un des orchestres de région les plus talentueux. Quant à Alexandre Bloch, à la gestuelle à la fois souple (presque dansante) et précise, son amour pour la musique de Puccini se voit et s’entend à chaque instant : voilà un chef qui ose le lyrisme, le mélodrame, le paroxysme tragique, bref, tout ce dont la musique de Puccini est porteuse, sans jamais sombrer pour autant dans la vulgarité racoleuse. Bravo !

Seuls étaient présents dans la salle quelques invités (parmi lesquels la maire de la ville et Jean-Claude Casadesus) et une poignée de journalistes : l’ampleur inattendue des bravos au rideau final témoigne de la qualité du spectacle et de la belle émotion qu’il a suscitée. Un spectacle à découvrir sur la chaîne Youtube de l’Opéra de Lille !

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