Tosca fait partie de ces grands tubes de l’opéra à qui chaque spectateur associe un souvenir particulier, qu’il se trouve dans les voix ou dans la mise en scène. Dans un cas comme dans l’autre, c’est un défi pour les artistes sur qui repose le spectre de leurs aïeux, plus ou moins lointain, et qui se savent jugés face un public plus exigeant que de coutume. 

<i>Tosca</i> à l'Opéra de Lyon © Jean-Louis Fernandez
Tosca à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Le metteur en scène Christophe Honoré décide non seulement d’assumer ce lourd héritage mais en plus de l’intégrer à la pièce, visuellement et dans la narration : il ajoute un personnage à l’intrigue, une prima donna, ancienne cantatrice, ici interprétée par la grande Catherine Malfitano. Honoré intègre une histoire dans l’histoire, où cette diva accueille chez elle les répétitions de l’opéra, afin de prodiguer des conseils aux chanteurs, elle qui a tant de fois joué le rôle-titre (notamment en 1992, en compagnie de Placido Domingo). Mais son personnage suit une évolution radicale : bouleversée par ce qu’elle entend, elle reprend petit à petit à son compte Tosca, jusqu’à la fin où c’est elle qui vient incarner le suicide du personnage éponyme – elle-même célèbre cantatrice.

<i>Tosca</i> à l'Opéra de Lyon © Jean-Louis Fernandez
Tosca à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

Par cette audacieuse mise en abyme, Honoré réussit à introduire une éloquente profondeur dramatique dans un livret bien connu du public. Il incorpore intelligemment tout l’imaginaire autour de Tosca, donne de l’épaisseur au personnage principal et établit avec une grande finesse plusieurs parallèles entre la dimension fictive de l’intrigue et sa réalité dans l’histoire de l’opéra, entre le présent de l’action et son passé qui rôde tel un fantôme. Si l'originalité du parti pris ne tourne jamais au ridicule, l’usage parfois excessif de la vidéo, ajouté aux surtitres et à la double action peut perdre le spectateur. Ce sera encore plus frappant dans l’acte III où, en plus des chanteurs et de l’action déjà chargée, Honoré fait le choix de placer l’orchestre sur scène.

Du côté des voix, le défi est là encore de taille, notamment dans le fameux « Vissi d’Arte ». Honoré anticipe les attentes des spectateurs et c’est ainsi qu’au-dessus de la « vraie » Tosca interprétée ce soir par Elena Guseva apparaissent rien de moins que Renata Tebaldi, Régine Crespin ou la Callas. Guseva ne se démonte pas : bien qu’un peu rapide, elle assure d’une voix pure et suave son « Vissi ». Malgré tout, la chanteuse se montre sur la longueur trop fébrile dans cette prise de rôle. Sa voix un peu étriquée au premier acte fait place à plus de sensualité par la suite mais elle paraît tout de même manquer d’assurance. Le bagout de Malfitano, qui jouit quant à elle d’une présence scénique incontestable, ne l’aide sans doute pas à trouver ses marques.

<i>Tosca</i> à l'Opéra de Lyon © Jean-Louis Fernandez
Tosca à l'Opéra de Lyon
© Jean-Louis Fernandez

C’est également mitigé pour les rôles masculins. En Cavaradossi, Massimo Giordano convainc dans son jeu dramatique, porté par la direction d’acteur assez remarquable d’Honoré, mais déçoit musicalement : sa voix, bien que puissante et franche, trouve ses limites dans une agressivité du timbre et une certaine raideur, souvent en décalage avec la musique. Alexey Markov (Scarpia) et Simon Shibambu (Angelotti) sortent mieux leur épingle du jeu. Le premier fait entendre des graves pleins et angoissants, seyant parfaitement au personnage ; le second rayonne en basse riche et expressive.

Daniele Rustioni impressionne comme à son habitude par l’incroyable énergie qu’il dégage et tire des musiciens. Dans un sens du détail toujours affûté et un répertoire qui lui va si bien, le maestro italien montre ses grandes qualités de chef lyrique, son écoute permanente des chanteurs étant doublée d’une souplesse féline. L’orchestre réagit au quart de tour, appuyé par des cuivres particulièrement survoltés et des cordes idéalement moelleuses.

Catherine Malfitano dans <i>Tosca</i> © Jean-Louis Fernandez
Catherine Malfitano dans Tosca
© Jean-Louis Fernandez

Si les chanteurs ont pu paraître quelque fois écrasés par un dispositif scénique un peu lourd, cette Tosca aura eu le mérite d’éclairer sous un autre jour ce monument de l’art lyrique italien. Par un double jeu intelligemment construit, Honoré remporte le pari d’une production vivante et réflexive. Espérons juste que les chanteurs trouvent mieux leurs marques sur la suite des représentations, et cette Tosca sera alors une pleine réussite.

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