Revoilà La Traviata à Paris. Le célèbre opéra fait son retour à Bastille dans la mise en scène de Benoît Jacquot, régulièrement programmée depuis sa création en 2014. Assisté du décorateur Sylvain Chauvelot, le cinéaste a opté pour une méthode brute : l’environnement de chaque acte ou de chaque tableau se résume à un seul élément aux proportions gigantesques (un lit à baldaquin pour les actes I et III, un arbre et un escalier pour les deux tableaux du deuxième acte). Dans un premier temps, ce minimalisme encombrant laisse perplexe : certes, la présence d’un lit volumineux au beau milieu du salon de Violetta montre sans ambigüité possible son statut de courtisane. Était-il cependant indispensable d’ajouter à la tête du lit une reproduction de l’Olympia de Manet, et de renforcer ce clin d’œil appuyé en grimant Annina en servante noire, recyclant ainsi des pratiques théâtrales d’un autre âge et d’un goût douteux ? Adepte revendiqué d’une « retenue du geste », le metteur en scène a eu ici la main bien lourde.

Aleksandra Kurzak (Violetta) © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Aleksandra Kurzak (Violetta)
© Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Jacquot se montre bien plus inspiré à partir du deuxième acte. L’arbre magnifique qui étend ses branches au-dessus du couple charrie des références autrement plus subtiles, entre pêché originel et sacrifice amoureux (on pense à la mort du Cyrano de Rostand). L’idée de n’offrir qu’une moitié de scène à chaque tableau paraît également judicieuse dans la première partie de l’acte : la zone d’ombre qui se déploie largement sur le plateau suggère que l’idylle sera éphémère. La réduction de l’espace scénique paraît moins adaptée au virevoltant second tableau, resserré autour d’un escalier monumental. On y apprécie cependant l’intelligence d’une direction d’acteurs aux déplacements millimétrés. Le décor et la scénographie sont d’ailleurs toujours conçus pour conforter la projection des voix et magnifier le discours verdien. Le metteur en scène sait en outre alléger le trait à bon escient : dans ce même second tableau, le ballet travesti des bohémiennes et des toréadors apporte une fraîcheur bienvenue et balaie le kitsch d’une scène qui a mal vieilli. Le troisième acte est tout aussi juste, les derniers instants de l’héroïne sur son lit d’hôpital étant magnifiés par un jeu de lumières sobre et efficace.

<i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille (acte II, 2e tableau) © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
La Traviata à l'Opéra Bastille (acte II, 2e tableau)
© Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

L’indiscutable atout de cette production réside toutefois dans son casting vocal. Dans le rôle-titre, Aleksandra Kurzak brille de mille feux : timbre ardent, vocalises agiles, aigus faciles, la soprano campe une Violetta idéale, jusque dans les quintes de toux du finale, plus vraies que nature – et contagieuses, à en croire quelques spectateurs peu discrets. Kurzak se révèle remarquable tragédienne, tissant un ultime « Addio del passato » d’une insoutenable fragilité. Son impressionnante maîtrise du souffle s’exprime dès le deuxième acte : dans un filet de voix parfaitement projeté, son « Dite alla giovine » est un exemple de phrasé pur et d’émotion contenue.

La chanteuse est parfaitement assistée par l’excellent Jean-François Borras. La finesse et l’agilité de son Alfredo font un bien fou au (trop) célèbre « Libiamo », lancé avec un vibrato et des ornements élégants. Le ténor ne cherche pas à faire des prouesses inutiles et s’attache à incarner un personnage plus tendre que bravache : l’air d’ouverture du deuxième acte (« O mio rimorso ») paraît ainsi noble sans être clinquant. Dans le rôle du père d’Alfredo, George Gagnidze se montre plus discret. Ses aigus sont lancés avec une puissance admirable, mais son timbre étroit ne donne pas au personnage le rayonnement et la majesté que bien des barytons ont su lui apporter. Les seconds rôles restent logiquement en retrait (l’œuvre leur offre peu d’occasions de briller individuellement) mais Virginie Verrez (Flora Bervoix), Cornelia Oncioiu (Annina) et Igor Gnidii (baron Douphol) apportent leur engagement à des ensembles d’une belle cohésion. À l'inverse, le chœur de l’Opéra se montre inhabituellement désuni dans ses interventions, malgré sa disposition en rangs serrés.

<i>La Traviata</i> à l'Opéra Bastille (acte III) © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
La Traviata à l'Opéra Bastille (acte III)
© Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Placés dans les meilleures conditions par la mise en scène, les chanteurs ont également bénéficié de la baguette attentive de Giacomo Sagripanti. Avec sa gestuelle précise et son attachement au phrasé, le chef italien s’est montré d’une fiabilité à toute épreuve. Sollicité de toutes parts en ce début de saison-anniversaire, l’orchestre a en revanche paru émoussé. Les cuivres ont montré de fréquents décalages avec les autres pupitres tandis que les contretemps, si importants pour l’animation de l’œuvre de Verdi, ont singulièrement manqué de vitalité. Avec le même maestro, l’orchestre aura bientôt l’occasion de prendre sa revanche : dès la fin du mois, L’elisir d’amore viendra prolonger le règne de l’opéra italien à Bastille.

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