Les premières notes du Trio avec piano de Maurice Ravel flottent délicatement dans l’église de Saanen. À l’extérieur, les flocons tombent sans discontinuer depuis des heures. Aux Sommets musicaux de Gstaad, décor et musique ne font qu’un, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Assemblés derrière les fonts baptismaux, les frères Capuçon et Jean-Yves Thibaudet projettent les harmonies éthérées du premier mouvement vers la mezzanine boisée de l’église. Le toucher délicat du pianiste, les aigus scintillants de Renaud et l’archet fluide de Gautier se marient sans effort apparent.

Renaud Capuçon, Jean-Yves Thibaudet et Gautier Capuçon dans l'église de Saanen © Miguel Bueno
Renaud Capuçon, Jean-Yves Thibaudet et Gautier Capuçon dans l'église de Saanen
© Miguel Bueno

Un peu plus tôt, le son de l’ensemble n’avait pourtant rien à voir : dans le Trio avec piano n° 2 de Mendelssohn, Thibaudet plonge dans le clavier sans retenue, Renaud Capuçon entretient un vibrato ample et le violoncelle de Gautier adopte un timbre intense, presque granuleux. On a connu interprétation plus classique, plus ciselée, plus aérienne ; ici le parti pris est tout autre. Au-dessus d’un clavier très sûr, les deux frères déploient un lyrisme exacerbé, tendu par un legato continu. En retrait dans le chœur, le son parfois excessivement fondu du piano renforce la solidité de la ligne, jusque dans un « Andante espressivo » très orchestral, plus dense que dansant. Voilà qui rapproche Mendelssohn de Brahms ou Bruckner ; et ce n’est pas pour nous déplaire.

Le trio compense sans difficulté les quelques limites acoustiques du lieu : toujours exacts rythmiquement, indiscutables dans l’intonation, homogènes dans le phrasé, les musiciens se passent le relais sans détour, sans maniérisme. Si Renaud reste concentré sur son instrument, Thibaudet n’hésite pas à tourner la tête à 90 degrés pour le suivre, souriant à l’écoute d’une transition expressive du violoniste. Gautier quant à lui passe de l’un à l’autre, assurant le liant entre son frère et son partenaire privilégié – avec la violoniste Lisa Batiashvili, Thibaudet et lui viennent de faire une tournée saluée par la critique.

Malgré des différences manifestes de timbre, il est passionnant de constater à quel point le duo fraternel se trouve les yeux fermés, alors que les deux musiciens mènent depuis plusieurs années désormais des carrières bien distinctes : dans un scherzo de haute voltige, les deux archets se poursuivent avec une exactitude admirable, même si le sautillé râpeux de Gautier couvre légèrement le violon plus moelleux de Renaud. Le finale « Allegro appassionato » est attaqué dans la foulée et le trio ne baisse pas le pied, au contraire : les phrases suivent le même dessin hyper expressif, les unissons sont parfaits. La fin tempétueuse est un vrai feu d’artifice.

Le changement d’atmosphère pour le trio de Ravel n’en sera que plus formidable. Plus doux, les vibratos des deux frères répondent au toucher caressant de Thibaudet. Le trio adopte un jeu lumineux, sans pathos, soulignant merveilleusement les bifurcations harmoniques surprenantes qui font le sel de l’œuvre. Livrée sans esbroufe, la dentelle du deuxième mouvement s’avère plus fragile. Ce jeu franc frappe en revanche les esprits dans la « Passacaille » qui suit : les musiciens refusent les appuis de la danse pour livrer une page d’outre-tombe, d’une beauté glacée, figée par l’absence de directivité donnée au discours.

À l’extérieur, la neige tombe toujours, invariablement. Les musiciens attaquent le finale ravélien, lui donnant une allure de tourbillon aux élans irrésistibles. Les applaudissements insistants des spectateurs sont récompensés par deux bis : avant une mélodie sucrée de Tchaïkovski, le trio renoue avec Mendelssohn, délivrant un excellent mouvement lent du Trio avec piano n° 1. Un spectateur mécontent n’hésitera pas à se manifester auprès des artistes à l’issue du concert… regrettant qu’ils n’aient pas joué le trio en entier ! On ne redescend pas facilement de tels sommets musicaux.


Le voyage de Tristan a été sponsorisé par les Sommets musicaux de Gstaad.

****1