On se réjouissait de reprendre enfin le chemin des concerts quand le couperet sanitaire est tombé, prolongeant la fermeture des salles. Parmi les innombrables victimes de cette décision qui a surpris les acteurs du spectacle vivant, le Théâtre du Châtelet avait annoncé une série de concerts plus emballants les uns que les autres pour sa réouverture, dont une soirée en compagnie de la révélation de cette année Beethoven : le Trio Sōra, dont le premier (double) album consacré à l’intégrale des trios du grand Ludwig s’est récemment attiré une pluie d’éloges médiatiques. L’ensemble devra donc attendre pour transformer l’essai discographique en succès public, mais il a pu malgré tout se produire en concert à huis clos, le Châtelet ayant converti ses productions de décembre en captations vidéo sur son site web.

Le Trio Sōra dans le foyer du Théâtre du Châtelet © capture d'écran YouTube
Le Trio Sōra dans le foyer du Théâtre du Châtelet
© capture d'écran YouTube

C’est donc un théâtre fantôme que traversent la poignée de journalistes accueillis pour former un semblant de public. Scène déserte, grande salle vide, silence de plomb. Le Châtelet était autrefois une prison, aujourd'hui cela ne vaut guère mieux. Direction le foyer, aménagé en plateau de tournage. Les trois musiciennes ont pris place au centre de ce décor doré, une maquilleuse apporte les dernières retouches avant que le top départ ne soit donné. Sans public pour l’amortir, l’acoustique généreuse du lieu brouillera légèrement les détails des partitions (notamment les violents contrastes beethovéniens) mais la diffusion n’en laissera rien paraître ; la prise de son poussera même le curseur un peu trop loin dans le détail et trop peu sur le couple principal de micros, échouant à rendre véritablement compte de la fusion à l’œuvre quand les Sōra conjuguent leurs énergies.

C’est pourtant la qualité qui frappe le plus dans ce trio constitué : quand il s’agit d’unir leurs forces face au piano ultra solide de Pauline Chenais, les archets de Clémence de Forceville et d’Angèle Legasa sont exemplaires, adoptant la même intensité dans le timbre, la même vitesse de vibrato, les mêmes formes de notes pour produire l’impression d’un seul et même extraordinaire instrument à huit cordes. À l’autre extrémité du spectre des dynamiques, même constat : violon et violoncelle n’hésitent pas à adopter des couleurs transparentes dénuées de vibrato pour se fondre en un murmure. Le même jeu d'imitation sert à merveille les nombreux moments de contrepoint, et quand Beethoven inverse les rôles habituels dans son Trio opus 97 « à l’Archiduc », renvoyant parfois le violon dans son registre grave tandis que le violoncelle prend le thème, les Sōra s’adaptent un un clin d’œil, Clémence de Forceville pesant sur sa corde de sol tandis qu’Angèle Legasa s’élance dans des aigus limpides.

En première partie, le Trio opus 11 de Fanny Mendelssohn a surtout mis en évidence les qualités individuelles des trois musiciennes, leur capacité à transformer leurs mélodies instrumentales en lignes vocales chargées d’expressivité, tandis que Pauline Chenais épate par sa virtuosité tranquille sur le clavier. Ce sera une constante jusque dans le très ardu « Archiduc », dernière œuvre jouée publiquement par Beethoven lui-même avant qu’il ne renonce à se produire en raison de sa surdité grandissante : la pianiste franchit aisément les innombrables difficultés techniques mais sans se complaire dans sa maîtrise des éléments. Droite et discrète dans sa gestuelle, réceptive au moindre mouvement de ses partenaires, Pauline Chenais est aussi à l’écoute de son Steinway, instrument dont les aigus claquent un peu dans l’acoustique généreuse du grand foyer, mais la musicienne tend l’oreille, prend le temps de faire résonner les chorals des mouvements lents, allège ses arpèges pour laisser passer ses comparses et s’impose quand il faut pour les pousser dans leurs retranchements.

Il y a une importante dimension ludique dans le style des Sōra (qui transparaît notamment dans le remarquable scherzo et le finale de « L’Archiduc »), des échanges de regards qui témoignent d’une volonté complice sous l’œil des caméras du grand foyer. Cette théâtralité est d’autant plus louable dans les circonstances actuelles ; non seulement parce que se produire dans des conditions plus proches du tournage que du concert reste inhabituel pour les artistes, mais encore parce que toute la captation s’est déroulée avec l’accompagnement bruyant des réalisateurs à quelques mètres, susurrant sans grand souci de discrétion leurs indications aux cameramen. Les micros n’ont heureusement pas capté les nombreux « Attention violoncelle ! » qui ont parfois semblé perturber la musicienne concernée… Espérons que le prochain projet des Sōra – une intégrale des trios de Beethoven en neuf concerts salle Cortot dès janvier 2021 – puisse se dérouler dans des conditions plus respectueuses du spectacle vivant, et avec l’ovation publique que méritent les trois musiciennes.

Regardez la captation ici
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