Une représentation de Tristan et Isolde de Wagner dont on ne sort pas totalement bouleversé, est-ce bon signe ? Telle est la question qui vient immédiatement à l’esprit après avoir assisté, près de cinq heures durant, à ce spectacle présenté par l’Opéra National de Lyon dans le cadre de son Festival consacré à la mémoire. En effet, cette production lyonnaise laisse tout de même perplexe. Car Tristan sans larme et à l’émotion particulièrement retenue, est-ce toujours Tristan ?

Daniel Kirch (Tristan) et Ann Petersen (Isolde) © Stofleth
Daniel Kirch (Tristan) et Ann Petersen (Isolde)
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Avant même que le spectacle ne commence une annonce fait part aux spectateurs que les interprètes du rôle principal féminin et de Kurwenal sont souffrants. Ann Petersen parvient pourtant à incarner une grande Isolde dont la voix pourra surprendre ceux qui attendent une voix « blonde et angélique » dans ce rôle. La voix est ici plus typée, plus vibrée, plus sombre et totalement dans la tessiture du rôle (à savoir celle de soprano dramatique). L’indisposition de la chanteuse lui coûte quelque sons aigus un brin tendus mais permettent d’accentuer le drame avec des couleurs incisives. Sans doute, elle marque particulièrement les esprits lors des imprécations d’Isolde au I où la chanteuse se montre saisissante et particulièrement tourmentée, notamment sur les paroles « Fluch dir, Verruchter ! Fluch deinem Haupt ! Rache ! Tod ! Tod uns beiden ! » (Sois maudit scélérat ! Maudite ta tête ! Vengeance ! Mort ! Mort à nous deux). Enfin, sa transfiguration au III est superbe. La fatigue n’est pas perceptible sur la voix de la chanteuse qui parvient à investir cette page avec vigueur mais aussi avec une retenue aussi sincère que touchante. Son Tristan du moment est incarné par le ténor allemand Daniel Kirch dont le timbre, tout empli de douceur, fait merveille.

© Stofleth
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Son Tristan est sensible et délicat, peut-être trop. Car c’est ici que le bât blesse. L’adéquation vocale entre les deux chanteurs n’est pas totalement idéale tant les caractéristiques vocales de ces deux artistes sont différentes. Tristan souffre d’une projection bien inférieure à celle de son Isolde et de quelques accidents dans la justesse. Également, il offre à entendre une voix dont le timbre est bien plus velouté que celui de sa partenaire. Résultat, l’absolue symbiose, si bien mise en évidence par Wagner au II ne prend pas et l’acte perd en consistance. En conclusion du célèbre duo de l’acte II les paroles « À l’infini, pour toujours, une seule conscience » perdent de leur consistance. Lors de sa scène du III, Daniel Kirch lance ses dernières forces à la vue du bateau de son Isolde. Scène crédible mais trop retenue à notre goût. Souffrant, le Kurwenal d’Alejandro Marco-Buhrmester ne marque pas les esprits même s’il s’avère beaucoup plus intéressant au dernier acte. Du roi Marke de Christof Fischesser on gardera surtout en mémoire un magnifique travail du texte dont le rôle est gratifié. Eve-Maud Hubeaux est enfin une Brangäne de haute tenue, magnifique de bout en bout dans le rôle de la fidèle servante d’Isolde. 

L’Orchestre de l’Opéra de Lyon, de nouveau placé sous la direction d’Hartmut Haenchen apparaît moins irradiant que la veille lors de la représentation d’Elektra. Pas d’accident majeur à signaler, belle tenue et cohérence de l’ensemble mais simplement une envergure, un parti pris qui peinent à prendre corps. La direction musicale oscille entre tempi plutôt lents, intériorité et sensibilité mais sans trouver la touche extatique pourtant caractéristique de cette partition. De plus, la cohésion avec le plateau n’est pas totalement idéale. Ainsi, la fusion espérée entre les voix et l’orchestre ne prend pas. 

Reste enfin la mise en scène d’Heiner Müller, présentée à Bayreuth en 1993 et recrée ici dans le cadre du festival lyonnais. Avis aux amateurs de productions statiques et évanescentes, ce spectacle leur est destiné. Enfermés dans un immense cube, les personnages de ce Tristan sont ceux d’un tableau. Pas de mouvement, pas ou très peu de contact, tout est suggéré. L’ensemble est visuellement magnifique, très pictural et ne vient surtout pas troubler une œuvre dont le livret et la musique disent déjà tout. À titre tout à fait personnel, nous sommes restés sur notre faim face à cette proposition qui tend à accentuer la longueur de l’œuvre et à faire de ce couple, un couple mystique, digne d’une représentation iconographique. Tristan et Isolde sont ici exclusivement du domaine de l’archétype, du modèle intellectuel.

En guise de conclusion, il convient de louer la magnifique entreprise de l’Opéra de Lyon de présenter de manière si rapprochée deux partitions aussi monumentales et complexes que sont Elektra et Tristan. Défi très ambitieux servi avec talent : heureux lyonnais !