Fin de saison sous les ors du Grand Théâtre de Genève qui a effectué sa mue, retrouvé son lustre, agrandi sa structure et s’apprête à s’envoler pour d’autres cieux musicaux la saison prochaine sous l’élan d'un nouveau directeur, Aviel Cahn.

<i>Un ballo in maschera</i> au Grand Théâtre de Genève © Carole Parodi / GTG
Un ballo in maschera au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi / GTG

L'heure est au bilan alors que les dix années de direction de Tobias Richter s’achèvent, et c’est avec ce bal masqué de Giuseppe Verdi, ouvrage de la maturité du compositeur, que cette décennie se referme. Avec des références potentiellement écrasantes : la dernière production genevoise de cette œuvre date de 1984 et présentait, sous la baguette du jeune Riccardo Chailly, rien de moins que Luciano Pavarotti et Anna Tomowa-Sintow ! Le public s’en souvient encore !

Que nous propose-t-on pour cette dernière production ? Assurément de la qualité musicale, avec un plateau vocal très homogène qui met en exergue les trois personnages principaux : Gustavo III, le Comte Anckarstöm et Amelia. En sus, l’Orchestre de la Suisse Romande est en grande forme. Malheureusement, le tout se trouve bien mal servi par une morne mise en scène de Giancarlo del Monaco, des décors plombant de Richard Peduzzi que souligne la noirceur des costumes de Gian Maurizio Fercioni…

Mais relevons tout d’abord un des points forts de ce bal masqué : la qualité superlative de la direction musicale de Pinchas Steinberg qui mène un Orchestre de la Suisse Romande dont la qualité des bois et des cuivres est à un niveau d’excellence qui mérite d’être souligné. Le maestro connaît bien l’orchestre puisqu’il en fut le directeur musical et a opéré un travail sur les cordes que de nombreux musiciens ont salué en son temps. Ce soir, l’orchestre sonne ramassé, vif, les cuivres sont étincelants, les accords pleins, très homogènes, les lignes étirées à l’envi, aiguisées par le sens dramatique du chef qui prend plaisir à enchaîner, à nourrir le drame, en gardant un bel équilibre entre scène et fosse d’orchestre.

<i>Un ballo in maschera</i> au Grand Théâtre de Genève © Carole Parodi / GTG
Un ballo in maschera au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi / GTG

L’œuvre est émaillée de très beaux airs : on sent toute l’urgence du fameux duo de l’acte II, « Teco io sto », entre Gustavo III campé par la voix puissante de Ramón Vargas et la richesse du timbre de l’Amalia d’Irina Churilova. Scéniquement, le ténor peine à convaincre par la pauvreté de son jeu qui se borne le plus souvent à des attitudes stéréotypées sans grâce ni sens dramatique. Visiblement, la direction d’acteur n'a pas cherché à l’aider et à s'accorder à ses qualités musicales.

La soprano trouve son pendant dramatique avec le Renato de Franco Vassallo lors du duo suivi du « Morrò, ma prima in grazia » de l’acte III, accompagné d’un solo de violoncelle poignant. Un enfant s’avance vacillant, son ours en peluche dans une main et assiste aux pleurs de sa mère. Le timbre magnifique du baryton se marie parfaitement avec la soprano bien qu’on peut regretter une voix projetée dans la dureté.

Saluons dans cette distribution la mezzo-soprano Judit Kutasi qui incarne une Ulrica de feu, à la voix rougeoyante dans « Re dell’abisso, affrettati ». Convoquant le démon sur un rocher digne de la Walkyrie, la magie opère. L’orchestre offre un très beau crescendo, les cuivres sont tranchants à souhait, les voix du chœur de femmes superbes, tout concourt musicalement à la réussite de ce passage.

Soulignons en outre la très belle prestation de l’Oscar de Kerstin Avemo, scéniquement très à son aise, qui ravit par un soprano étincelant, ainsi que le Chœur du Grand Théâtre qui pare chaque intervention d’une homogénéité splendide, comme à l’accoutumée.

<i>Un ballo in maschera</i> au Grand Théâtre de Genève © Carole Parodi / GTG
Un ballo in maschera au Grand Théâtre de Genève
© Carole Parodi / GTG

Malheureusement, l’aridité des décors faits de façades dépouillées d’un palais définitivement gris, qui simplement s’ouvre et se ferme, ne permet pas d’aller au-delà de l’image du pouvoir. Ce n'est pas compensé par une direction d’acteur aux abonnés absents. La pauvreté du discours scénique ne permet pas de donner à l’œuvre un supplément d’âme nécessaire. C’est ainsi que le dernier tableau offre un chœur entier masqué dans une infinie file indienne qui tourne en rond. Ultime image d’une production bien stérile qui n’aura néanmoins pas pu amoindrir la qualité musicale de l'interprétation.

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