Avant que les applaudissements n’éclatent, le silence, total, a duré quelques secondes. Une quinzaine, une trentaine peut-être ? Nul ne sait précisément. Aux Sommets musicaux de Gstaad, Alexandre Tharaud vient de finir sobrement la reprise de l’aria des Variations Goldberg. Sans ralentir, sans asseoir de conclusion définitive. Comme si le retour final du célèbre thème n’avait été rien d’autre qu’un souvenir, un regard en arrière.

Regardons en arrière : quel périple ! Sous le somptueux plafond lambrissé de la petite église de Rougemont, le pianiste s’est lancé corps et âme dans le chef-d’œuvre de Bach. La pièce a tout du morceau de bravoure : charge au musicien d’enchaîner les trente variations, succession de difficultés aussi variées qu’inadaptées au piano moderne. Certains extraits exigent un jeu sur deux claviers, naturel au clavecin comme à l’orgue… mais délicat pour le pianiste qui doit superposer les mains en évitant de se marcher sur les doigts.

Alexandre Tharaud © Miguel Bueno
Alexandre Tharaud
© Miguel Bueno

Tharaud s’adapte. Évite d’user excessivement de la pédale. Dégage les lignes mélodiques intriquées dans son Yamaha en cultivant un jeu sec, anguleux, fait d’accents péremptoires et d’envolées impulsives. Ses variations deviennent ainsi une sorte de terrain expérimental où l’aria initiale, à chaque transformation, fleurit dans une direction différente, inattendue, imprévisible. Dans ces conditions, l’usage des reprises est plus que bienvenu et Tharaud joue habilement avec ce paramètre : bien décidé à ne jamais proposer deux fois de suite le même propos, il alterne affirmation et chuchotement (variation 3), éclairage de la voix supérieure ou d’une ligne interne (9), phrasé alambiqué ou discours fluide (15).

Oscillant constamment entre répétition et innovation, l’auditeur se trouve happé par le clavier, fasciné par l’inventivité inépuisable du pianiste. Ajoutons son indiscutable virtuosité : lancé dans des tempos diaboliques malgré la densité des traits (variations 5 et 14), Tharaud trace des trajectoires peu orthodoxes, n’hésitant pas à déstabiliser son texte en marquant soudainement un contretemps. Par endroits, voilà que les Goldberg swinguent ! Le risque est cependant toujours calculé et l’architecture de l’œuvre n’est jamais mise à mal, au contraire : le pianiste suit consciencieusement un plan savamment étudié, ménageant une longue pause au moment d’aborder le virage central (entre les variations 15 et 16), des respirations plus brèves quand le contraste le nécessite (10-11) ou précipitant l’enchaînement de deux variations pour dynamiser son propos (11-12). Ce sens du rythme formel permet à l’ouvrage de se dérouler sans donner une impression de longueur ou de systématisme ; on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Alexandre Tharaud © Miguel Bueno
Alexandre Tharaud
© Miguel Bueno

Totalement concentré sur son sujet, Tharaud fixe généralement la partition d’un regard acéré, attaquant chaque nouvel obstacle digital avec une joie féroce. En bis, la très virtuose Sonate K. 141 de Domenico Scarlatti suivra cette même veine, entre des silences exagérément suspendus et un toucher profondément engagé. Il ne faudrait pas pour autant résumer le pianiste à ce trait de caractère instable voire belliqueux. À intervalles réguliers pendant les Goldberg, les traits de son visage émacié se détendent, ses sourcils froncés se relâchent et son toucher se fait délicat : fluidité du trait (variation 3), moelleux de la ligne de basse (9), élégance des ornements (13), contrepoint à pattes de velours (18)… Tharaud équilibre ainsi intelligemment son ouvrage, ménageant des accalmies bienvenues avant de repartir à l’assaut d’autres cieux.

Les dernières variations s’annoncent et l’église de Rougemont prend les dimensions d’une cathédrale : les trilles adroits de la variation 28 cèdent bientôt la place à un piano d’orgue, riche et majestueux, avant le volte-face et le retour de l’aria. Tharaud entonne doucement le thème qui semble alors épanoui, libéré, apaisé après tant de péripéties. Lorsque ses doigts s’arrêteront sur le clavier, le silence se déploiera comme un panorama. On se souviendra longtemps du voyage.


Le voyage de Tristan a été sponsorisé par les Sommets musicaux de Gstaad.

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