Depuis 2013, Matthias Pintscher a de l'or entre les doigts : les musiciens de l'Ensemble intercontemporain font partie des meilleurs du monde dans leur registre, des techniciens redoutables doublés d'une intelligence musicale à toute épreuve. Leur directeur musical a proposé nombre de concerts fascinants, qu'il s'agisse d'œuvres tissées par une dramaturgie inédite (« In Between ») ou de répertoire à contre-courant (Claude Vivier), mettant à profit les talents à sa disposition ainsi qu'une baguette irréprochable. Dans le concert « Vers la Lumière », d'une durée de deux heures trente, le maestro propose en première partie le triptyque riss de Mark Andre, et deux de ses propres pièces pour soliste et ensemble, mar'eh et NUR.

L'Ensemble intercontemporain © EIC
L'Ensemble intercontemporain
© EIC

Les deux compositeurs revendiquent des influences communes pour leurs œuvres. D'une part le sacré, référencé notamment dans les titres : riss est une fissure, la brèche par laquelle descend sur Terre le Saint-Esprit, et NUR le feu ou la lumière en hébreu. Et puis il y a Helmut Lachenmann. Se détachant du sérialisme, Lachenmann s'est intéressé à l'étude du phénomène sonore, de son mécanisme et de ses modes de production. Il est aujourd'hui considéré comme le chef de file du mouvement Klang Komposition qui a entraîné beaucoup de successeurs, dont les deux compositeurs de la soirée.

Ainsi, riss est une grande fresque de cette exploration. Les percussions ont un rôle prédominant dans cette expérimentation du matériel sonore, introduisant la première pièce par de longs coups d'archet sur leurs cymbales, mettant ensuite à contribution tout un arsenal d'autres instruments étranges  – notamment une sorte de crécelle tournant au-dessus des têtes des musiciens, imitant le bruit du vent. D'autres pupitres rejoignent ce mode percussif et bruitiste. La harpiste ne pince presque pas, elle frotte doucement sa main sur ses cordes, donnant une fois de plus cette légère sensation de brise. Les vents participent à cette description du zéphyr en soufflant longuement sans produire de notes. Les violons grattent leurs cordes à coups de petits plectres métalliques.

Les musiciens de l'ensemble sont les meilleurs à ce jeu. En manipulant le matériau sonore et ses transformations, en mariant parfaitement les timbres, ils créent une partie de cache-cache où l'origine des sons devient inconnue. Ceci étant dit, les trois riss enchaînés forment une œuvre d'une heure complète. S'il est admirable de voir les musiciens garder une attention incroyable dans une partition très précise et contraignante, le triptyque souffre d'un cruel manque de contraste, que ce soit pour la dynamique ou le caractère. Même quand quelques moments se font plus agités, c'est sur de courts instants et sans réelles conséquences, comme s'il était interdit de s'emporter. Il semble que les riss se veulent narratifs mais stagnent, et le désir de voyage du public, entraîné par tant de timbres neufs, reste insatisfait.

Après l'entracte, c'est au tour de mar'eh, œuvre pour violon et ensemble interprétée par Diego Tosi. Soliste de l'EIC depuis 2006, ayant enregistré nombreux CDs du répertoire contemporain, il interprète la pièce de Pintscher avec beaucoup de talent, trouvant un équilibre émouvant entre lyrisme et sobriété. La souplesse de la ligne dessinée par le compositeur se ressent, créant le premier vrai lâcher-prise de la soirée. L'œuvre « pour soliste et ensemble » n'est pas un concerto et cela est clair : Jeanne-Marie Conquer, premier violon, accompagne Tosi et le soutient comme dans un duo de musique de chambre. Quand ils mettent tous deux leurs sourdines, en tendant seulement l'oreille, on pourrait croire que Tosi se divise par un tour de magie.

Dimitri Vassilakis © EIC
Dimitri Vassilakis
© EIC

Ici encore, le son est traité comme une étrangeté, une chose au-delà de l'instrument. Et par moments, la musique est même écrite contre l'instrumentiste. C'est ce qu'on constate dans NUR pour piano et ensemble, avec le soliste Dimitri Vassilakis. Les pièces de Pintscher se font plus intenses que celles d'Andre, permettant quelques élans. Pourtant, Vassilakis est mis face à une ribambelle de notes ingérables. Elles décrivent des lignes complètement opposées à la structure du piano et à ses techniques ; si Vassilakis les passent évidemment, il ne peut les transcender. L'objet sonore suscite alors des interrogations, une telle écriture contre nature semblant empêcher le moindre éclat de sentiment, d'interprétation, même pour des personnalités aussi brillantes que celles de l'EIC. À l'issue de la soirée, on se souviendra plus volontiers du chant de mar'eh que des techniques impossibles de NUR.

***11