Le premier mouvement de la Symphonie « Pathétique » de Tchaïkovski progresse en intensité et c’est à se demander si c’est toujours bien l’Orchestre Philharmonique de Radio France qui occupe la scène de la Philharmonie de Paris. La pâte sonore des cordes atteint une chaleur et une densité qui servent parfaitement le lyrisme exacerbé de l’écriture, et nous voilà à mille lieux du tout début du concert, quand les archets avaient entonné légèrement, souplement, la rare Sixième Symphonie de Sibelius et son choral introductif éthéré.

L'Orchestre Philharmonique de Radio France, Bryce Dessner et Santtu-Matias Rouvali
© Mary Mac Donnell

À la baguette, Santtu-Matias Rouvali ne se départit pas de son style inimitable : le geste reste haut, la battue nette, le poignet souple, les bras déployés fendent l’air comme des ailes, le regard aiguisé passe en un clin d’œil d’un pupitre à l’autre. Le maestro finlandais montre une vigilance de chaque instant et ne laisse rien au hasard, ployant les genoux pour marquer le tempo et éviter que les musiciens ne se trouvent emportés dans leur élan, abaissant sèchement sa baguette pour indiquer une entrée aux cuivres, refermant la mesure à la vitesse de l’éclair pour couper net un accord. Mais le chef finlandais, énième produit d’une Académie Sibelius prolixe en excellents maestros, n’est pas seulement un contrôleur efficace du flux musical : les tempos qu’il trace sont les signes extérieurs d’une inspiration continue, qui attrape musiciens et auditeurs pour ne les relâcher qu’à la double barre conclusive. On restera scotché jusqu’au bout d’une « Pathétique » d’anthologie, dans laquelle Rouvali pousse les décibels des tuttis cuivrés (premier et troisième mouvements) pour mieux faire ressortir en creux la douceur des thèmes tendres, chantant le lamentoso du finale sans pesanteur inutile. Seuls quelques choix d’accentuation et d’articulation surprennent, faisant hoqueter le discours dans des endroits inattendus ou aplanissant au contraire les rebonds des pages dansantes (deuxième mouvement).

Si l’interprétation est particulièrement éloquente ce soir, c’est bien parce que les musiciens de Radio France suivent comme un seul homme un maestro qu’ils connaissent et qu’ils apprécient, et cela se ressent : les caméras de Philharmonie Live et Arte Concert parviennent bien à saisir la concentration de l’orchestre, les regards attentifs au-dessus des masques, tendus jusqu’au podium central. Dommage, en revanche, que la réalisation use et abuse de gros plans qui ne sont d’ailleurs pas toujours fixés sur les instruments les plus significatifs… Pour donner un aperçu du volume des œuvres symphoniques et des dimensions généreuses de la grande salle Pierre Boulez, des plans larges auraient été appréciés. La prise de son signée Radio France souffre d’ailleurs du même défaut, lissant exagérément les contrastes et opérant des rapprochés excessifs sur les pupitres de cordes, quitte à laisser les vents franchement à l’arrière-plan. Depuis le premier balcon de la Philharmonie, où on a eu la chance d'assister au concert parmi une poignée de journalistes privilégiés, l'équilibre était bien meilleur, les bois se déployant sans mal au-dessus des archets, les cuivres retentissant avec un éclat impressionnant.

Diffusé en direct avec la complicité de France Musique (et les commentaires précieux de Benjamin François), le concert proposait également la création française d’une œuvre de Bryce Dessner réorchestrée par le compositeur, Wires. Malgré son titre évocateur (signifiant aussi bien « cordes » que « liens »), cette pièce a semblé déconnectée du reste du programme en raison de son esthétique singulière, alliant héritage américain et expérimentations post-sérielles. Sous la baguette toujours très claire de Rouvali (qui avait dirigé la première mondiale de l’œuvre à New York), Dessner mêle intelligemment sa guitare électrique aux timbres de l’orchestre mais le discours très fragmenté tarde à faire sens. Le solo de guitare de la troisième section hisse l’ensemble à un tout autre niveau, la poésie d’une mesure chaloupée à sept temps s’installe et l’œuvre s’achève dans un finale spectaculaire, en forme de mouvement perpétuel subtilement orchestré. Pour accueillir le guitariste de The National, la Philharmonie avait revêtu des habits de lumière bleutée très « Days Off », ajoutant du charme à la diffusion… et du blues pour les aficionados du spectacle vivant, toujours privés de sorties culturelles pour une durée indéterminée.

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