Après l'annulation de son édition 2020, le Festival de Pâques de Deauville, secret le mieux gardé des mélomanes les plus avertis, renaît dans une version numérique, proposant en cinq concerts la quintessence de ce qui a fait, depuis bientôt 25 ans, sa renommée : les plus grands chefs-d’œuvre y côtoient des œuvres oubliées de la musique française. Avec pour les servir, quatre générations de fidèles interprètes, qui retrouvent à Deauville bien plus que des collègues : dans une production vidéo aussi intimiste qu’impeccable, la grande famille deauvillaise nous convie à un concert aux allures de schubertiade, en la meilleure des compagnies.

Pierre Fouchenneret (violon), Jérôme Pernoo (violoncelle) et Jérôme Ducros (piano)
© Claude Doaré

Dès l’orgueilleux premier thème de l’« Allegro Moderato » du Premier Trio avec piano de Schubert, les musiciens annoncent la couleur : ce sera un Schubert robuste, assuré et bonhomme, mais non dénué de subtilité : en témoigne le choix d’attaquer la première note à la pointe de l’archet, afin de mieux conserver la tension. Du côté des cordes frappées, le phrasé de Jérôme Ducros est magnifique : son dosage extrêmement subtil de la pédale rend à Schubert la maestria de son écriture chambriste, tandis que le respect absolu des carrures donne à son phrasé une classe folle. On avait adoré, dans cette même salle Élie de Brignac il y a deux ans, l’identité sonore très marquée de Pierre Fouchenneret. On retrouve aujourd’hui ce qui rend le violoniste si attachant : un vibrato qui ose s’épanouir dans une amplitude assumée, et un bras droit tout en souplesse et en légèreté. Le mouvement lent se déploie dans une mélancolie candide qui n’est pas sans rappeler la légendaire version des Menuhin avec Maurice Gendron. Même les accents, qui dans les manuscrits de Schubert ressemblent à s’y méprendre à des descrescendos, s’alanguissent noblement dans un magnifique entre-deux.

Profitons des deux derniers mouvements, qui se développent sans heurts dans un très bel équilibre violon-violoncelle, pour saluer l’excellent travail des équipes de B Media et d’Arpeggio Films chargées de réaliser la captation en direct. L’éclairage, élégant et chaleureux, est magnifique, les balances sont superbes et le choix des cadrages et des plans vidéo donne une grande lisibilité à l’exécution, sans tomber dans l’écueil si fréquent de la mise en scène.

Voilà ensuite un autre Everest de la musique de chambre : la miraculeuse Nuit transfigurée de Schönberg. Pour l’occasion, le festival a réuni une équipe de choc, mettant à l’honneur des talents des quatre générations de musiciens fidèles à Deauville. Mais tout de suite, une question se pose : ces musiciens d’horizons différents sortiront-ils indemnes de cette Nuit, et sauront-ils atteindre la transfiguration de leurs individualités en un collectif au service d’une même unité sonore ?

de g. à d. : S. Okada, P. Fouchenneret, A. La Marca, P. Zientara, J. Pernoo et V. Julien-Laferrière
© Claude Doaré

Déjà, il faut reconnaître à l’équipe l’intelligence d’avoir proposé une version véritablement chambriste, qui refuse l’inertie et la pompe avec laquelle on a l’habitude d’interpréter la polyphonie complexe et symphonique de Schönberg. Ici les moments de flottement, de rubato se font rares, les parties sont bien définies mais rien n’est compartimenté. Parvenir à un tel équilibre pour un ensemble non constitué est remarquable.

Ensuite, il faut insister sur la clarté des moments les plus atonaux du sextuor. Les constructions par étages sont bien mises en évidence, l’ensemble est fluide et d’une très belle intonation. Impassible au premier violon, Shuichi Okada est véritablement l’un des grands musiciens de sa génération. D’une maîtrise technique absolue, sa sonorité est toujours impeccablement pensée, tantôt se fondant dans l’ensemble, tantôt surplombant les tourbillons marécageux des lignes d’accompagnement pour briller avec une radiance solaire. Au premier alto, Adrien La Marca a le don de parvenir, en un éclair, à imposer son timbre brûlant lors de ses interventions solistes, tout en s’inscrivant dans le phrasé déjà dessiné par les autres musiciens. Quant à son voisin Paul Zientara, il joue déjà dans la cour des grands : une phénoménale capacité de projection du son alliée à une attitude exemplaire, constamment à l’écoute et sur le qui-vive, achève de faire de lui le chambriste idéal : un artiste à suivre.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur la plateforme Recithall.

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