Depuis un an, nombre de salles de concert et de maisons d’opéra à travers le monde s’efforcent malgré la fermeture d’entretenir le souffle vital du spectacle lyrique. Aussi disposons-nous à portée de clic d’une offre audiovisuelle sans précédent – et la plupart du temps gratuite – de concerts, récitals et représentations d’opéra. Qu’il s’agisse de spectacles passés ou captés actuellement devant des salles généralement vides, nous n’avons que l’embarras du choix. Or force est de constater qu’avec le temps, nous n’arrivons plus à nous satisfaire tout à fait de ces soirées devant notre écran, si loin des interactions humaines qui rendent irremplaçable l’expérience vécue du spectacle en salle. Alors la voracité des premiers mois fait place à une plus grande sélectivité : on se concentre sur ce qui nous tient le plus à cœur, ce qu’il ne faut absolument pas manquer.

Ludovic Tézier et Thuy Anh Vuong
© capture d'écran de la captation

Tel est précisément le cas du récital donné ce dimanche 7 mars au Teatro alla Scala par Ludovic Tézier, accompagné au piano par Thuy-Anh Vuong (en remplacement de Helmut Deutsch). Le programme initial, proche de celui du récital donné par le même duo à l’Opéra Garnier il y a quatre ans, prévoyait deux parties : la première consacrée au lied (Schubert, Schumann) et la seconde à la mélodie française (Fauré, Duparc, Ibert, Berlioz). Or peu avant le concert, il a été modifié : quelques mélodies ont été retirées pour faire place à une troisième partie, dédiée à l’opéra (Les Contes d’Hoffmann, La Dame de Pique, Rigoletto et Andrea Chénier). Tant mieux pour la diversité des répertoires, mais on y perd tout de même un peu en cohérence.

Dès le An die Musik qui ouvre la soirée à la manière d’une prière tout en recueillement, on retrouve ce timbre de velours sombre et de palissandre, si habile à peindre le clair-obscur de l’âme humaine, avec cette émission altière et sereine, parfaitement contrôlée, ces médiums riches, ces aigus lumineux. Sans oublier, pour servir le texte, cet art merveilleux de dire et de conter en donnant à chaque mot, à chaque lettre sa juste prononciation, sa juste place, quelle que soit la langue. Avec certaines œuvres, Ludovic Tézier semble avoir une affinité particulière : alors chaque mot, investi d’une incroyable puissance évocatrice, fait naître à lui seul tout un paysage. C’est notamment le cas de Meerestille, où l’on ressent littéralement les mouvements lents de la mer, ainsi que toute l’énergie contenue derrière le calme apparent. De la pudique mélancolie des premiers vers jusqu’au déchirant « Komm, beglücke mich ! » final, le baryton engage Ständchen dans une progression dramatique d’une grande intensité, sans jamais tomber dans l’effusion. Dans l’unique mélodie de Schumann, Hör ich das Liedchen klingen, la tristesse le dispute à la douleur dans un subtil équilibre souligné par le jeu de Thuy-Anh Vuong, qui ce soir s’est trop souvent limitée à un accompagnement peu incarné.

Ludovic Tézier
© capture d'écran de la captation

De la seconde partie, consacrée à la mélodie française, on retiendra principalement L’invitation au voyage (Duparc) et Les berceaux (Fauré), deux sommets d’une émotion sublimée par la noblesse d’un chant parfaitement maîtrisé. Et ce malgré une gêne, de plus en plus présente au cours de la soirée (quelques notes voilées ou attaquées par le bas avec un soupçon d’hésitation), causée peut-être par un écoulement pharyngé que le baryton s’efforce de juguler entre chaque intervention. Si les trois premières mélodies de L’horizon chimérique sont chantées avec une certaine distance, la dernière, « Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte », rend tangible et poignante la douleur des regrets. De même, des Quatre chansons de Don Quichotte (Ibert), c’est la dernière, « La mort de Don Quichotte », qui voit Ludovic Tézier s’exprimer avec le plus de conviction et d’engagement.

Ludovic Tézier et Thuy Anh Vuong
© capture d'écran de la captation

Dans le volet opératique, le chanteur se libère davantage, comme en témoigne sa gestuelle. « Scintille, diamant ! », tiré de l’acte vénitien des Contes d’Hoffmann, est malheureusement largement amputé par une panne de son. Vient ensuite l’air du Prince Yeletski à l’acte II de La Dame de Pique, « Ja vas ljublju » : déclaration d’amour tendre, passionnée et inquiète, où la diction est toujours aussi soignée. Avec l’air de Rigoletto « Cortigiani, vil razza dannata », c’est une brillante leçon de chant verdien qui est donnée, un chant conquérant dans toutes ses impressionnantes dimensions. Sur cette lancée, le programme se clôt avec un air d’Andrea Chénier, « Nemico della patria ». Pour terminer la soirée, deux bis nous ont été offerts : le très beau Zueignung de Richard Strauss où Ludovic Tézier incarne la dévotion amoureuse de façon particulièrement touchante, et la « Romance à l’étoile », grand « tube » de l’acte III de Tannhäuser, dont le « O du, mein holder Abendstern » faisant écho aux premiers mots du récital – « Du, holde Kunst » – projette une lueur d’espoir au-dessus d’un horizon lyrique encore bien sombre. Cet horizon, nous y sommes pourtant ramenés brutalement par les saluts : pas rapides qui résonnent de façon presque lugubre dans le théâtre vide, sourire et petit geste de la main adressés par Ludovic Tézier au téléspectateur ou au public fantôme. Quelle tristesse !

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