Dans la même démarche que la veille, le concert de ce vendredi soir à La Monnaie, intitulé The King and his favourite, nous offre de très belles scènes issues de La Favorita de Gaetano Donizetti, une œuvre conçue en français pour l’Opéra de Paris en 1840 mais qui nous est présentée ici dans la version italienne, dont les sonorités et les inflexions fusionnent davantage avec le traitement vocal du compositeur. En nous situant cette fois dans l’Espagne du XIVe siècle, elle conserve du Rossini de la veille le conflit entre les obligations politiques et les relations amoureuses menant à toute sorte de machinations. La toujours sobre version de concert est encore régulièrement entrecoupée d’images où l’on retrouve cette fois-ci une autre enfant interagir avec les personnages. Si certaines de ces petites saynètes font sourire, à l’image de ce jeu de chaises musicales très étonnant durant le quintette, la pertinence de ces interventions n’est pas toujours évidente et l’on est parfois agacé de perdre le contact avec les chanteurs à leur profit.

Raffaella Lupinacci (Léonor de Guzman)
© Hugo Segers

Du côté de l’orchestre et du chœur, leur noblesse et leur élégance sont encore plus évidentes que la veille. Cette musique parfois très réductrice pour l’orchestre dans les airs lents des chanteurs n’empêche pas les vents solistes de l’Orchestre Symphonique de la Monnaie de briller par leur éloquence et leurs timbres somptueux, en particulier chez les cors. Le chœur plus défini et plus incarné que la veille est toujours aussi captivant, surtout lorsqu’il se fait rond et caressant dans l’air de Baldassare. Certaines couleurs un peu ternes chez les voix de femmes n'empêchent pas de profiter de toute la brillance que sait insuffler Francesco Lanzillotta à son interprétation, ce qui a malheureusement pu manquer chez les voix solistes.

On retrouve Enea Scala, cette fois-ci dans le rôle de Fernando. Il campe un amoureux très agité, voire agressif, imposant son invariable forte à tous ses airs et ensembles. Si l’on peut reconnaître une certaine vaillance dans sa façon d’aborder le rôle et la ligne vocale, on ne peut que déplorer le manque d’homogénéité et de rondeur de sa voix au timbre nasal. On apprécie davantage le velours et la grande classe de Vittorio Prato, dont on regrette simplement un manque d'éclat dans la voix, en particulier dans les aigus, car pour le reste le baryton italien nous convainc sur tous les plans. Son attitude noble, la tendresse de ses attaques et sa ligne de chant impériale sont d’une séduction immédiate lors de sa scène de l’acte II et témoignent d’une connaissance certaine du style romantique italien.

Vittorio Prato (Alphonse XI)
© Hugo Segers

Le dernier homme de cette soirée était le Baldassare de Luca Tittoto. D’une performance assez irrégulière, en partie due à une certaine matité de la voix et un chevrotement dans l’aigu, il parvient tout de même à nous laisser le souvenir d’un moment suspendu lors de son air à l’acte IV. La fusion de son grave somptueux avec le son très chaleureux du Chœur de la Monnaie a tôt fait de produire un très agréable frisson chez le spectateur. Chez les dames, l'intervention succincte de Valentina Mastrangelo séduit par un timbre absolument charmant et un phrasé très gracieux, mais nous laisse un peu sur notre faim de par un cruel manque d’inventivité et de vie dans les courbes si éloquentes de la musique de Donizetti. Si l’on peine un peu à l’entendre lors de ses premières interventions, la personnalité et l’investissement de Raffaella Lupinacci ne laissent par la suite personne indifférent. La mezzo-soprano italienne a toutes les qualités de tragédienne nécessaires pour faire vivre le rôle ambivalent de Léonor de Guzman. La voix peine parfois à trouver toute la place nécessaire pour vibrer et briller correctement, mais lorsqu’elle s’ouvre, elle offre des merveilles de douceur et de piquant, jusque dans des graves poitrinés irrésistibles.

Les ensembles sont également assez irréguliers dans leur réalisation, tantôt galvanisants, tantôt brouillons. La soirée laisse donc quelques frustrations, qui sont vite éclipsées au profit du bonheur de renouer avec les artistes, la scène et ces grandes pages d’opéra italien.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur le site de La Monnaie.

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