Avec The Queen and her favourite et The King and his favourite, La Monnaie de Bruxelles nous offre deux véritables portes d’entrée dans l’univers de l’opéra italien du début du XIXe siècle. Cette soirée nous présente des scènes extraites de Elisabetta, regina d'Inghilterra, opéra méconnu s’il en est de Gioachino Rossini. Il est pourtant un véritable exemple du genre : le compositeur y recycle quelques mélodies de ses précédents opéras ainsi que l’ouverture d'Aureliano in Palmira qui deviendra ensuite celle d'Il Barberie di Siviglia, et articule des intrigues royales et amoureuses grâce aux solita forma (scènes comprenant un air lent et un air rapide accompagnés de récitatifs) qui mettent grandement en avant les chanteurs. Malgré tout, cet ouvrage inspiré des manigances de la cour anglaise du XVIe siècle n’est pas vraiment passé à la postérité, peut-être en partie à cause d’un argument complexe et confus. Dans une version de concert où cet argument nous est expliqué en amont par une jeune fille à l’accent britannique certain, La Monnaie a souhaité miser sur la sobriété pour rendre hommage à cette rareté rossinienne.

Salome Jicia (Elisabetta)
© Hugo Segers

De son rôle de narratrice pendant l’avant-concert, la jeune fille joue ensuite un rôle muet depuis le public et apparaît pendant les scènes dans des vidéos préenregistrées où elle interagit avec les personnages de l’intrigue. Pourtant on ne parvient pas toujours à comprendre l’intérêt et le sens de ces apparitions, surtout lorsque cela vient casser le rythme ou même tourner en ridicule une scène tout à fait sérieuse. Fort heureusement les quatre chanteurs principaux sont entièrement investis dans leurs rôles, même si ceux-ci, de par les extraits choisis, ne brillent pas par leur complexité et leurs nuances. Ces extraits de l’opéra de Rossini laissent à chaque personnage une scène soliste et au moins un ensemble, duo ou trio.

C’était à Salome Jicia que revenait la lourde tâche d’ouvrir la soirée avec le redoutable air « Quant’è grato all’alma mia ». D’une posture altière en accord avec son fier personnage d’Elisabetta, elle entame avec assurance et rondeur ces très belles courbes rossiniennes. La vocalise ne lui pose aucun souci et l’aigu trouve aisément une belle brillance. Si l’on remarque également un phrasé très ample et un legato limpide, on tique parfois sur des aspects techniques assez frustrants ; un vibrato très large qui devient chevrotant lorsque la nuance tend vers le forte, un bas de tessiture très engorgé et appuyé ainsi qu’un manque de définition dans les voyelles qui rend parfois son chant un peu trop linéaire.

Lenneke Ruiten (Matilde)
© Hugo Segers

Même si elle partage quelques défauts de sa consœur, notamment au sujet des voyelles et des graves, Lenneke Ruiten campe une Matilde incroyablement intense et touchante. Dans sa scène comme dans les ensembles, la voix de la soprano néerlandaise se déploie aisément, des pianos les plus délicats aux grands aigus les plus éclatants. On saluera également la magnifique cadence qu’elle nous offre au terme de son air, véritable sommet d’élégance et de style.

Le Norfolk d’Enea Scala aura moins convaincu : en dépit d’un caractère malveillant parfaitement à propos, sa voix nasillarde et très hétérogène manque de séduction dans les belles lignes que lui offre Rossini. La voix plus chaude et plus sensuelle de Sergey Romanovsky passe quant à elle nettement mieux l’orchestre pour parvenir agréablement à nos oreilles. Malgré de réelles difficultés dans l’aigu et une fin d’air très chaotique, son Leicester touche et séduit grâce notamment à une diction impeccable, des mezza di voce splendides et un legato tout à fait charmant.

Sergey Romanovsky (Leicester)
© Hugo Segers

Les deux interventions du Chœur de la Monnaie, d’une séduction sonore indéniable, viennent agréablement ponctuer la soirée même si l’on aurait aimé davantage de relief et d’arêtes pour donner corps à ces prises de parole. Tout au long de la soirée, sous la baguette impériale de Francesco Lanzillotta, l’Orchestre Symphonique de la Monnaie sait faire frémir de bonheur le spectateur. La noblesse évidente qui se dégage de ce son d'orchestre a pourtant toute l’humilité nécessaire pour se faire plus discret à l’entrée des solistes. De cette ouverture si célèbre, Lanzillotta nous en offre toute la largeur et la rondeur qu’il y entend puis parvient à en rendre la nervosité sans tomber dans l’aspect grinçant que l’on peut parfois y entendre – et qui serait nettement plus à propos dans Il Barbiere di Siviglia que dans Elisabetta, regina d’Inghilterra.


Concert chroniqué à partir du streaming proposé sur le site de La Monnaie.

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