Imaginez embarquer à bord d’un bus qui vous conduira vers un concert dont vous ignorez tout. Aucun moyen de connaître le lieu du spectacle ni les interprètes que vous allez entendre, encore moins le répertoire abordé. Un après-midi tout en mystères et en découvertes musicales : tel est le concept du « Voyage Surprise » proposé par le Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo.

C’est à la pause déjeuner que le public a pris place dans l’autobus conduisant au mystérieux concert. Dès le départ, chacun n’a plus qu’une idée en tête : tenter de deviner le programme de la journée. Si les propositions fusent, la surprise sera finalement tenue secrète jusqu’à l’arrêt complet du véhicule : on assistera aujourd’hui à une sélection de madrigaux de Luzzasco Luzzaschi dans l’église niçoise du Vœu, interprétés par l’ensemble La Venexiana.

La Venexiana, pendant le Voyage Surprise du Printemps des Arts de Monte-Carlo © Alain Hanel
La Venexiana, pendant le Voyage Surprise du Printemps des Arts de Monte-Carlo
© Alain Hanel

Le programme de ce concert alterne différentes pièces vocales issues des Madrigali a uno, due et tre soprani de 1601 ainsi que des interludes instrumentaux composés par Luzzaschi et Michelangelo Galile. L’occasion de mettre en avant des voix exclusivement féminines, exaltant tour à tour des textes galants, tendres et mélancoliques.

Dès les premières notes, il est nécessaire de tendre l’oreille pour entendre les musiciens non amplifiés. On y découvre trois chanteuses virtuoses et raffinées qui incarnent avec passion les différents sentiments du livret. La première à entrer en scène, Emanuela Galli, se distingue par une foisonnante ornementation. Son interprétation abonde de vocalises, de tremblements et de ports de voix (Aure soave), soulignant ainsi le caractère moderne de l’œuvre, composée à l’orée de l’Âge baroque. Pourvue d’un timbre plus rond, Barbara Zanichelli s’illustre en mettant en relief les vifs contrastes présents dans la musique de Luzzaschi. Entre récitatifs sur une note et pirouettes vocales, la soprano se montre particulièrement agile dans l’exercice (Deh vieni hormai cor moi). Pour compléter ce trio, Carlotta Colombo ravit le public par sa douceur et son chant incarné (Non sa che sia dolore). Le tout est enrichi d’un accompagnement sobre : clavecin, archiluth, harpe et viole de gambe s’érigent en soutien harmonique des voix. En parfaits orateurs, les artistes ont su s’approprier le sens du texte et le transmettre avec ardeur.

Le <i>Pas de cinq</i> de Mauricio Kagel © Alain Hanel
Le Pas de cinq de Mauricio Kagel
© Alain Hanel

La journée se poursuit avec une seconde surprise : les organisateurs invitent le public à se déplacer vers un nouvel endroit des plus insolites, une église fraîchement exhumée datant de 1250 ! Construit par les Franciscains, ce lieu atypique s’est successivement transformé en une glacière, un tribunal, un cinéma, un dancing et en un lieu de collecte des ordures, avant d’y accueillir pour la première fois aujourd’hui un concert de musique contemporaine. Le programme de cette deuxième partie est composé de deux œuvres : avant Shadows II, création mondiale de Yann Robin, voici Pas de cinq de Mauricio Kagel. Créée en 1965, l’œuvre du compositeur mis à l’honneur pour l’édition 2019 du festival met en scène cinq interprètes munis d’une canne et déambulant sur l’espace scénique. Leurs bruits de pas et coups de canne sur le sol donnent à entendre des motifs rythmiques complexes. Pour cette version niçoise, les interprètes se démarquent en soulignant l’aspect visuel de la pièce à travers des costumes de sorcière, de pêcheur ou encore d’alpiniste. Si on regrette l’absence de sonorisation, le décalage rythmique entre les cannes et la marche est bien mis en valeur par les interprètes.

La dernière œuvre proposée pour ce voyage surprise fait partie d’un cycle disposant le quatuor à cordes dans diverses configurations. Dans Shadows II, le Quatuor Tana se confronte à Alain Billard, clarinettiste de l’ensemble Intercontemporain. Pour cette création, les musiciens semblent, dans leur manière d’explorer systématiquement des sonorités inouïes, renoncer à toutes les proscriptions techniques du conservatoire : les cordes sont écrasées, l’archet est frotté verticalement sur la touche. Marquée par un travail permanent sur le timbre, l’œuvre alterne passages bruités à la clarinette et nappes de cordes dans le suraigu. Le quatuor initie des transitions abruptes qui, du fait de leur violence, deviennent facteur de tension. Après une lutte acharnée, les instruments à cordes finissent par prendre le dessus. Sons sifflés, glissandi rapides et percussions sur la caisse des instruments règnent alors en maîtres.

Le Quatuor Tana et Alain Billard © Alain Hanel
Le Quatuor Tana et Alain Billard
© Alain Hanel

Entre jeux de regards et respirations franches, on retiendra particulièrement la qualité de la communication non verbale établie entre les musiciens, commune à tous les concerts. Un programme des plus riches, magnifié par des interprètes de haut vol.

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