L'Auditorium du Louvre propose en ce jeudi midi un concert assez particulier. Ce temps est habituellement consacré à de jeunes talents et, ici, pas de surprise : on retrouve Adam Walker, déjà flûte solo du London Symphony Orchestra, Timothy Ridout, lauréat du fameux concours d'alto Lionel Tertis, et Anneleen Lenaerts, jeune harpe solo des Wiener Philharmoniker.

Adam Walker © Christa Holka
Adam Walker
© Christa Holka

C'est le programme qui met la puce à l'oreille. Le concert prévoit de se déployer en quatre pièces, les trois premières étant orientées autour de l'œuvre finale, la Sonate pour flûte, alto et harpe de Debussy, compositeur de la fameuse Rêverie pour piano. Cette pièce fut la première à réunir ces trois instruments, auparavant cantonnés à des registres très différents les uns des autres. Écrit juste un an après, le Trio élégiaque d'Arnold Bax ouvre le concert. Puis c'est l'arrangement de la Sonatine pour piano de Ravel – antérieure à la Sonate et qui exerça une grande influence sur Debussy – avant une œuvre de 1992 de Tōru Takemitsu, And Then I knew 'twas wind, illustrant l'héritage debussyste de nos jours et par-delà les frontières.

Les timbres de la flûte et de la harpe sont dans l'inconscient collectif une invitation au voyage et au songe. On sent dès les premières notes du Trio élégiaque d’Arnold Bax que les origines antiques des instruments incitent aux gammes modales, aux mélodies proche du pentatonisme. L'alto donne à ce mélange une sensation d'ancrage, quelques basses pour approfondir le tout sans jamais alourdir, et toujours avec cette capacité de chant là où la harpe prend plus souvent le rôle de l'harmonie. C'est un équilibre insoupçonné et impressionnant pour celui qui le découvre.

Anneleen Lenaerts © Marco Borggreve
Anneleen Lenaerts
© Marco Borggreve

Les trois musiciens exécutent les œuvres avec toute la musicalité et la délicatesse nécessaires. Walker a l'attitude du chef bienveillant, de par son instrument qui mène le plus souvent les mélodies et les phrasés. Si Ridout se met moins en avant, il compense avec un très beau sens du phrasé et un son élégant. Les deux sont reliés par la présence solide de Lenaerts, qui fait souvent face à plus de difficultés techniques dans les partitions que ses partenaires. Néanmoins, elle les passe avec tellement de facilité et de finesse qu'on les remarque à peine. Tous trois partagent une jolie alchimie, celle de trois instruments qui se découvrent presque, question de formation peu commune : s'ils n'osent pas prendre leurs aises complètement, ne font pas de folie, leur écoute est admirable et chacun se laisse la place tour à tour, se passe généreusement l'occasion de briller.

Ils ont peu de moments vifs à se mettre sous la dent : avec son tempo plus rapide, le troisième mouvement « Animé » du Ravel sort de la contemplation pour s'élancer dans une balade gracieuse et agile. Le « Final » du Debussy est un peu plus incisif, l'alto col legno utilise le bois de son archet pour sortir quelques notes percussives. L’œuvre de Takemitsu, bien que plus statique dans ce qu'elle dépeint, prend le contre-pied de l'image idyllique renvoyée par ces instruments pour assombrir le tableau, le rendre plus inquiétant avec des interventions courtes, des mélodies qui résonnent dans le silence, des couleurs graves et sinistres. Les musiciens réalisent parfaitement les modes de jeux surprenants : Walker doit remplir ses sons de souffle, Ridout joue sur son chevalet, Lenaerts frotte les cordes de sa harpe avec sa clé d'accord.

Timothy Ridout © Kaupo Kikkas
Timothy Ridout
© Kaupo Kikkas

En dehors de cette œuvre cependant, et de par le choix de cette formation très spéciale, le rêve, très apaisant, devient parfois un peu trop profond. Les musiciens, dans leurs timbres très épurés, font le choix d'une interprétation éthérée et un peu trop lisse, manquant parfois de contrastes. Néanmoins, on assiste à un rare moment de grâce et de légèreté, qui fait beaucoup de bien au cœur comme aux oreilles.

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