Moins de 24 heures après les derniers accords de L’Or du Rhin, nous voilà de retour à la Villette, dimanche après-midi, pour La Walkyrie, deuxième épisode de la série préférée des wagnériens. Dans les couloirs de la Philharmonie de Paris, les conversations portent sur l’opéra-concert de la veille, et les comparaisons commencent avant même l’ouverture des portes : « Tu as vu, celui qui faisait Loge hier fera Siegmund aujourd’hui ! » À Wagnerland, les fans ont pris le forfait week-end. Une fois dans la salle, ils accueilleront les entrées de leitmotive avec des soupirs de contentement, frissonneront au son des trémolos : même loin de Bayreuth, même en « version concert », même au XXIe siècle, le Ring est un rituel que ses adeptes vivent avec une ferveur religieuse.

Valery Gergiev © Philharmonie | D. Herouville
Valery Gergiev
© Philharmonie | D. Herouville

La célébration commence. Valery Gergiev lance brusquement son Orchestre du Mariinsky dans La Walkyrie, comme si L’Or du Rhin venait de s’achever. Cet enchaînement des deux opéras met en lumière le projet démesuré de Wagner : l’exigeant prologue nous a réellement ouvert les portes du Ring, la partition complexe du compositeur sonne comme une évidence, son langage si particulier semble étonnamment familier. La phalange russe semble également plus à son aise dans la grande salle. Si les cordes manquent de mordant, elles constituent une pâte soyeuse dans laquelle les motifs se mêlent sans se confondre. La trompette resplendit dans ses solos, les timbales admirables ont cette science du phrasé qu’on leur reconnaît trop rarement, les chorals de cuivres impressionnent sans lourdeur, rayonnent sans clinquer. L’orchestre est à l’image de son chef : économie de gestes, tenue magnifique.

Le premier acte comble nos attentes après les promesses de la veille. Mikhail Vekua est même encore plus convaincant en Siegmund qu’en Loge ! Subtilement phrasée, son ode au printemps donne la chair de poule et son héroïsme est admirable : ses terribles « Wälse ! » font trembler les murs. À ses côtés, Elena Stikhina fait une adorable Sieglinde, au timbre intense et aérien, avec une pureté d’intonation à toute épreuve. Si son allemand n’était pas si perfectible, elle provoquerait l’hystérie des wagnérophiles ! Le duo est d’ailleurs salué par une ovation du public parisien à la fin de l’acte.

L’opéra-concert vient d’atteindre son climax et n’évoluera plus à ce niveau d’excellence. Après le premier entracte, des grains de sable s’incrustent en effet dans la belle machine du Mariinsky. Arpèges de violons dilués dans les cuivres, ponctuations imprécises sous les récits vocaux… Sous la direction saccadée de Gergiev, l’orchestre subit une baisse de régime compréhensible dans ce week-end éprouvant, perdant au passage une corde de harpe, que la musicienne change discrètement en direct. Sur le « plateau », derrière les bois, les chanteurs sont moins éblouissants : Wotan du jour, Evgeny Nikitin  manque de profondeur et souffre de l’inévitable comparaison avec son homologue de la veille. Il peine surtout à soutenir vocalement la puissance des femmes qui l’entourent, ce qui l’affaiblit singulièrement dans la scène de ménage que lui réserve Fricka. Dans ce rôle, Ekaterina Sergeeva  fait preuve d’une énergie bienvenue, mais la dureté de ses attaques et l’imprécision de ses aigus perçants écornent le charisme de la déesse. Quant à la puissante Tatiana Pavlovskaya, elle campe une Brünnhilde solide, au vibrato large, mais sa voix s’engorge dans les nombreuses notes graves qui font la difficulté du rôle.

Dernier acte : la célèbre chevauchée, impressionnante de cohésion, laisse croire à un sursaut de l’ensemble jusqu’aux sommets expressifs de la fin de l’œuvre. Exempté des contraintes d’une mise en scène, le chœur des Walkyries fait front, à pleins poumons. Le public goûte à l’orgie sonore tant attendue. Mais alors qu’on atteint les pages les plus bouleversantes du Ring (les adieux de Wotan à sa fille), un drame imprévu se produit : voilà que le dieu perd sa voix. On croit la défaillance passagère ; Nikitin porte la main droite à son oreille, contrôle difficilement une intonation jusqu’à présent irréprochable… mais son timbre n’est plus que l’ombre de lui-même. Le chanteur poursuit courageusement, accompagné silencieusement par Pavlovskaya qui, plein de sollicitude, tend à son partenaire une bouteille d’eau. L’instant est terrible, pour le chanteur comme pour l’orchestre, qui ne joue plus que sur un fil tandis que Gergiev reste impassible. Étonnamment, on en vient à considérer ce drame inattendu comme plus touchant encore que la fin écrite par Wagner : crépuscule du dieu avant la lettre, ce monologue de Wotan est parcouru d’une tension qu’on ne reverra probablement jamais sur un Ring. En considérant uniquement la réalisation musicale, il faut cependant reconnaître que cette défaillance provoque une frustration immense. Les wagnériens les moins compatissants exprimeront leur rancune au moment des saluts, huant le dieu déchu. Pour un Ring privé de mise en scène, il fallait bien des spectateurs dénués de sensibilité dramatique.

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