Pour la dernière production de la saison, le Théâtre du Capitole accueille Werther de Jules Massenet, adaptation bien connue du célèbre héros romantique de Johann Wolfgang von Goethe. La mise en scène proposée par Nicolas Joël il y a plus de vingt ans et reprise aujourd'hui par Frédérique Lombart illustre à merveille la prédestination et l'ironie tragique de cet épisode du romantisme, en synchronie avec l'Orchestre National du Capitole de Toulouse mené par Jean-François Verdier. Tout à fait traditionnelle au sens artistique et interprétatif, ancrée dans l'histoire de l'institution toulousaine, cette production créée en 1997 déploie une atmosphère extrêmement riche et réussie.

Jean-François Borras (Werther) et Karine Deshayes (Charlotte) © Patrice Nin
Jean-François Borras (Werther) et Karine Deshayes (Charlotte)
© Patrice Nin

L'orchestre tout d'abord accentue les aspects pathétiques de l’œuvre avec des phrasés soutenus et un usage développé du rubato. Les solistes, violon et violoncelle, annoncent et accompagnent parfaitement Werther et son affliction tout au long de la pièce sans jamais gêner les voix pour autant. Le prélude instrumental du dernier acte est en ce sens représentatif, travaillant beaucoup sur les timbres : cuivres scintillants, tambour profond, cordes légères. La direction de Jean-François Verdier est dynamique et renforce l'aspect dramatique du récit. Elle est également idéalement coordonnée avec la scène, jusque dans les baissers de rideau parfaitement réglés en fin d'actes.

Les décors d'Hubert Monloup, les lumières de Vinicio Cheli et la mise en scène de Nicolas Joël font beaucoup pour le dynamisme de la pièce. Pour le premier acte, la ruine romantique imperturbable et déserte, avec sa fontaine et son cratère grec, s'oppose à la maison moderne du Bailli pleine de vie. Werther semble tiraillé entre les deux. Au deuxième acte, même jeu de contraste : côté jardin, l'église célébrant les noces d'or ; côté cour, une taverne répondant à la maxime du « Vivat Bacchus, semper vivat » de Schmidt et Johann. La vie conduite par la religion et son ascétisme comme celle des deux lurons profitant du vin et de la bière semblent être deux voies opposées mais qui conduisent toutes deux au bonheur. Face à ces deux propositions, le personnage éponyme ne s'engagera pas. L'intérieur proposé au troisième acte est plus anecdotique. L'ironie est la plus forte au dernier acte, alors que le coup de feu que Werther s'inflige retentit sur l'interlude symphonique, rideau fermé : Werther meurt de son amour impossible au fond du jardin de Charlotte, entre église et ruines, au milieu d'un tholos romantique, sous le regard d'une statue... d'Aphrodite, déesse de l'amour.

Francis Dudziak (Johann) et Luca Lombardo (Schmidt) © Patrice Nin
Francis Dudziak (Johann) et Luca Lombardo (Schmidt)
© Patrice Nin

Jean-François Borras file un parfait Werther, jeune homme brillant et beau mais effacé, à la voix puissante mais surtout représentative de la psychologie torturée du personnage, passant en un instant du fortissimo le plus ample au piano subito. Même si elle est moins mise en avant par la partition, Karine Deshayes (Charlotte) montre une voix chaude et percutante qui se s'exprimera pleinement que dans la tourmente du troisième acte, avant le départ de Werther vers son suicide. André Heyboer (Albert) se place en parfait contrepoint de ce dernier : stable, sans vibrato, dans un ambitus plus réduit – car moins torturé – comme le veut l’œuvre, mais tout aussi puissant. Le baryton évolue avec réussite depuis son rôle de fiancé conciliant jusqu'à l'attitude du mari méprisant. Florie Valiquette incarne le personnage de Sophie, qui cherche à détourner Werther de son amour obsessionnel ; si le français est toujours bien articulé, la soprano s'avère moins convaincante car moins audible.

Christian Tréguier (le Bailli) et Karine Deshayes (Charlotte) © Patrice Nin
Christian Tréguier (le Bailli) et Karine Deshayes (Charlotte)
© Patrice Nin

En revanche, la direction d'acteur montre des lacunes pour le plateau principal et n'est sauvée que par les personnages secondaires comme le Bailli (Christian Tréguier), Schmidt et Johann (Luca Lombardo et Francis Dudziak) ou encore les enfants (maîtrise du Capitole). Ces derniers, même avec quelques interventions, parviennent à résumer avec l'intonation du « Noël, Noël, Noël ! » toute l'ironie de la pièce. Les rires enfantins illustrent tantôt une réjouissance innocente, tantôt une moquerie cruelle vis-à-vis de Werther pendant le finale, alors que ce dernier gît dans les bras de Charlotte et que le rideau tombe pour la dernière fois.

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