Le chef d’orchestre Michael Sanderling et l’Orchestre du Konzerthaus de Berlin devaient initialement entamer une tournée européenne avec au programme la première symphonie dite « Titan » de Mahler. Celle-ci a cependant été remplacée en dernière minute par la Symphonie « Wagner » de Bruckner. S’il ne s’agit pas là du titre officiel de la Symphonie n° 3, on ne peut que reconnaître l’influence du grand maître de « l'art total » en matière de style et d’harmonie. Bruckner alla même jusqu’à dédier l’œuvre à son collègue mais, contrairement aux opéras de Wagner qui étaient alors de plus en plus populaires, la symphonie brucknerienne n’eut qu’un succès extrêmement limité lors de sa première. Bien sûr, le public de l’époque n’était pas préparé à ces lents développements de motifs et à la juxtaposition en apparence maladroite d’idées musicales. À la lumière de l’histoire de la musique et plus spécifiquement de la transition du XIXe au XXe siècle, Bruckner apparaît cependant comme un pionnier crucial de la grandeur symphonique de Mahler par exemple, et la modernité de son art est mieux comprise aujourd’hui.

Michael Sanderling © Marco Borggreve
Michael Sanderling
© Marco Borggreve

La transparence dans le son, le raffinement des textures, la cohérence de la construction : aujourd’hui encore, interpréter Bruckner reste un défi pour de nombreux chefs. C’est le cas pour Michael Sanderling qui n’a pas encore abordé le compositeur dans sa discographie jusqu’à présent. La question est de savoir si ces deux-là sont compatibles : Bruckner ne revendique-t-il pas la musique comme une expérience spirituelle ? Sanderling, de son côté, se présenterait davantage comme un humaniste qui s’intéresse à l’aspect théâtral (en bref, au drame intrinsèque) de la musique.

Dès le début mystérieux de la symphonie (qui développe à tâtons un paysage sonore lugubre – unheimlich), immédiatement ramené par Sanderling de la transcendance à l’échelle humaine, il apparaît que le chef d’orchestre ne souhaite pas aborder l’art de Bruckner sous l’angle de la métaphysique. Sa lecture de l'ouvrage est une interprétation faite de choix très directs, qui certes peuvent émouvoir sur le plan de l'apparence esthétique mais sont dépourvus de signification plus profonde. Le caractère larmoyant de l’« Adagio » rend le mouvement quelque peu pompeux, le scherzo reste trop grave et les extravagances du finale ressemblent davantage à des effets bien construits qu’à l’expression nécessaire des émotions d’une âme habitée par le mysticisme.

Sanderling ne manque pas de vision dans sa dramaturgie musicale mais, dans l'ensemble, son interprétation semble loin de tout sentiment typiquement brucknerien. Des imperfections au niveau de l’intonation, des attaques imprécises et une certaine hésitation de la part de plusieurs solistes ont d’ailleurs quelque peu gâché l’impression globale de l'œuvre. Si la symphonie est restée généralement imposante rien que par la rigueur de la lecture, l'interprétation ne laissera pas de souvenir impérissable.

Heureusement, le chef comme l’orchestre se sont montrés beaucoup plus convaincants dans le Concerto pour violon n° 4 de Mozart en première partie. Ici aussi, Sanderling se contente de choix évidents en matière de phrasés comme au niveau de la relation avec la soliste. Le maestro s'attache à préserver à tout moment l’esprit subtil et raffiné de la partition tout en mettant en relief les atmosphères de l'œuvre. La jeune violoniste néerlandaise Noa Wildschut (âgée d’à peine dix-huit ans) se place également au service du propos mozartien, bien que son discours soit plus technique que narratif. Apportant davantage sa touche personnelle dans des cadences peu orthodoxes, elle dévoile alors un timbre atypique et une pensée libre en termes de rythme, de phrasé et de structure qui nous éloignent radicalement de la joie pure de l'œuvre mozartienne. 

Offrant en rappel un extrait de la Sonate pour violon seul BWV 1003 de Bach, Noa Wildschut se concentre tellement sur la pureté de son exécution que le caractère calculé de son interprétation étouffe tout sentiment dansant, annonçant la rigueur de la lecture brucknerienne à venir.

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