Assister en concert à la Symphonie n° 2 de Mahler est toujours un événement unique. De par sa démesure, sa puissance et la passion qui s'en dégage, c'est certainement l'une des symphonies les plus appréciées du compositeur. À la tête d'un Belgian National Orchestra (BNO) en grand effectif, du Chœur Symphonique Octopus associé au Brussels Chamber Choir et avec deux solistes habituées du répertoire mahlerien, Hugh Wolff signe une interprétation éclatante et organique dans la Grande Salle Henry Le Bœuf de Bozar.

Hugh Wolff © Caroline Talbot
Hugh Wolff
© Caroline Talbot

La soirée débute en trombe avec un orchestre immédiatement déchaîné. Les différents pupitres débordent d'énergie, les accents claquent et les contrastes sont poussés à l'extrême. On peine à croire que le chef pourrait maintenir un tel niveau de tension pendant tout le mouvement. Heureusement, Hugh Wolff joue sur des contrastes de nuances et d'expression presque excessifs afin de relancer constamment le discours musical et fait fleurir dans l'orchestre une quantité éblouissante de détails. Pourtant la musique de Mahler ne se trouve à aucun moment morcelée : grâce une science maîtrisée de la transition et du phrasé, les différents événements de cet « Allegro maestoso » s'enchaînent très naturellement. Le souffle puissant et organique qui se dégage de cette interprétation trouve pourtant quelques faiblesses dans un pupitre de bois au phrasé trop rigide, au timbre quelque peu disgracieux et à la justesse approximative. Cet aspect presque grinçant aurait certainement eu toute sa place dans le troisième mouvement, malheureusement il demeure tout le long de la soirée et devient véritablement gênant dans les deuxième et quatrième mouvements.

Lorsque le second mouvement débute, on se trouve déconcerté par un tempo plutôt vif. Les phrasés des cordes et des vents ne parviennent d'ailleurs pas à s'y épanouir pleinement. Heureusement, Wolff peut compter sur un pupitre de cordes éblouissant : dans la mélodie comme dans l'accompagnement, dans la délicatesse comme dans l'agression, les archets du Belgian National Orchestra font de véritables miracles.

Les qualités dramatiques du début du concert se retrouvent dans le troisième mouvement. À contre-pied de la noirceur grinçante que pouvait proposer Leonard Bernstein en son temps, le chef titulaire du BNO insuffle dans cette danse une douce lumière. Animé de gestes très précis, il chemine entre naïveté et tragédie grâce à une palette d'ambiances et de couleurs, un équilibre orchestral et une tension dans le phrasé proprement prodigieux.

Parenthèse poétique difficile à réaliser tant dans son contenu que dans son contexte, le quatrième mouvement est nettement moins mémorable. Régulièrement couverte par un orchestre pourtant délicat, la mezzo-soprano Michelle DeYoung peine à nous faire entendre le texte. Limitée dans les extrêmes de sa tessiture, son vibrato très large ne favorise pas non plus l'intonation et le legato.

On oublie pourtant ce moment plutôt fade lorsque Hugh Wolff fait de nouveau résonner ce cri déchirant qui avait conclu le troisième mouvement. Face au grand marathon du finale, le chef prend le parti d'une direction plus détaillée, puissante et évocatrice. En s'appuyant sur des cordes et des cuivres en gloire, il donne à ces dernières pages des dimensions titanesques et frôle constamment la démesure dans le caractère et les nuances.

Et lorsque l'on pensait que les musiciens avaient dévoilé tous leurs trésors, le temps se suspend brutalement avec l'entrée du grand chœur. Son extraordinaire brillance et sa texture ronde et chaleureuse assomment la Grande Salle de Bozar : l'intensité dramatique et émotionnelle du concert s'élève encore davantage. Cette interprétation claire et percutante témoigne finalement d'une volonté de la part de Hugh Wolff de véritablement nous bousculer. Portée par un souffle souverain, l'entièreté des musiciens transcende ce finale légendaire et grandiose. Une mention particulière doit être décernée à Sofia Fomina dont les trop rares interventions laissent toutefois entrevoir un timbre splendide et une élégance certaine. Lors du grand apogée dramatique, chaque visage parmi les choristes, les instrumentistes ou les solistes exprime une profonde passion et une joie exaltée.

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