Ces derniers temps, le Palazzetto Bru Zane a tendance à repousser les frontières de son XIXe siècle de prédilection pour s’aventurer jusque dans l’entre-deux-guerres et l’on ne s’en plaindra pas : pendant les fêtes et jusqu’à mi-janvier, l’opérette Yes ! de Maurice Yvain revit dans le petit théâtre à l’italienne de l’Athénée Louis-Jouvet, portée par les talents de la Compagnie Les Brigands.

<i>Yes !</i> à l'Athénée Louis-Jouvet © Michel Slomka
Yes ! à l'Athénée Louis-Jouvet
© Michel Slomka

On retrouve dans ce livret des personnages et des ressorts efficaces qu’un Offenbach maniait déjà avec justesse et fantaisie un demi-siècle plus tôt : un industriel prétentieux et ridicule qui a fait fortune dans une activité peu aristocratique (Gavard, roi du vermicelle), un mariage arrangé qui dérange le fils soumis, des amants et des maîtresses à en faire déborder les placards, des domestiques qui ne rêvent que d’ascension sociale, une bonne dose d’hispanisme exotique et quelques traits perfides anti-british, des jeux de mots et des quiproquos à la pelle à la suite des différentes unions contractées au fil des scènes…

Ces plaisants lieux communs dressent un canevas convenu qui est enrichi par des ingrédients typiques de l’entre-deux-guerres : des allusions au communisme en plein essor et à la popularité grandissante du jazz ancrent notamment Yes ! dans son temps. Musicalement, l’œuvre est passionnante dans son caractère composite, virtuose et maîtrisé : Maurice Yvain reprend lui aussi les codes traditionnels de l’opérette (jeux de mots relevés par l’écriture syllabique dans un cadre mélodico-harmonique simple) mais il manie quand il faut la caricature et l’auto-dérision, relève le niveau lyrique lors d'airs tendres du plus bel effet, saupoudre l’ensemble d’emprunts jazzy, puise dans le music-hall, jongle habilement avec le livret pour réserver des ensembles explosifs à chaque fin d’acte. Il en résulte un ouvrage qui est à la fois un passionnant témoignage artistique de l’entre-deux-guerres et une réjouissante comédie toujours d’actualité ; la « Valse de l’adieu » où le candidat communiste remercie ses quelques électeurs et prend à son compte les bulletins blancs n’est pas sans rappeler des discours tout récents…

Célian d'Auvigny (Maxime Gavard) et Clarisse Dalles (Totte) © Michel Slomka
Célian d'Auvigny (Maxime Gavard) et Clarisse Dalles (Totte)
© Michel Slomka

La mise en scène du tandem Vladislav GalardBogdan Hatisi se contente d’un premier degré de lecture assumé et efficace. La direction d’acteur est agréablement rythmée, ponctuée de chorégraphies légères et jamais excessivement invasives. Pour passer d’un acte à un autre sans fermer le rideau, le décor rudimentaire est rapidement changé sur place ; celui du deuxième acte est le plus marquant, avec sa belle toile peinte, ses jeux de lumière et son hamac tendu entre les deux pianos. Le reste du temps, l’économie de moyens n’est pas compensée par une inventivité réellement remarquable – mais cela ne nuit pas à la vivacité de l’ouvrage.

Car les membres de la Compagnie Les Brigands se démultiplient, tant scéniquement que musicalement : Célian d’Auvigny incarne avec justesse un fils Gavard moumou et gentiment coureur, tandis que Clarisse Dalles (Totte) joue bien la manucure pas si nunuche. Leurs deux voix trouvent ce juste milieu de diction claire et de timbre lyrique dense (notamment dans la chanson titre) qu’on savoure également chez Flannan Obé ; ce couteau suisse du théâtre musical passe avec un panache réjouissant de l’anonymat de Roger au costume du chanteur Régor, allant jusqu’à esquisser quelques pas de claquettes très réussis. Quant à Emmanuelle Goizé, elle est irrésistible sous ses plumes de Chilienne mangeuse d’hommes. Pendant savoureux au catalogue de Don Giovanni, l’énumération interminable de ses conquêtes est un des temps forts du troisième acte.

<i>Yes !</i> à l'Athénée Louis-Jouvet © Michel Slomka
Yes ! à l'Athénée Louis-Jouvet
© Michel Slomka

Dans ce contexte dynamique, certains rôles paraissent légèrement en retrait : Mathieu Dubroca est plus mesuré dans son personnage sérieux de domestique communiste, et Gilles Bugeaud pourrait en faire davantage en Saint-Aiglefin hoqueteux et gaffeur. On pourra également déplorer que Caroline Binder (Loulou et Clémentine) et Éric Boucher (Gavard père) n’aient pas des voix lyriques aussi travaillées que leurs partenaires, ce qui occasionne quelques discordances dans les ensembles. Mais leurs moyens suffisent pour leurs rôles respectifs et leurs jeux d’acteurs suscitent de vrais fous-rires : la première se révèle notamment en vraie bête de scène lors de la tordante chanson de Clémentine.

Le succès de la production doit beaucoup à la qualité de l’accompagnement multi-instrumental, assuré avec virtuosité par trois musiciens seulement, toujours présents sur scène : tandis que Matthieu Bloch reste solide à la contrebasse, ses partenaires Paul-Marie Barbier et Thibault Perriard délivrent une performance proprement incroyable aux pianos et aux percussions, meublant joliment un interlude subtil en sourdine, passant au marimba, aux guitares et même au thérémine, jouant de la batterie sur tous les supports possibles et imaginables. C’est en grande partie grâce à eux qu’il n’y a aucun temps mort dans le rythme de la pièce – Yes !

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