Harold en Italie est parfois mal compris, comme peut l’être la musique de Berlioz. Mais c’est un chef-d’œuvre où le génie inventif et créatif du compositeur se donne libre cours. À mes débuts, cette œuvre n’emportait pas totalement ma conviction. Je la trouvais un peu lourde et longue… le comble pour un altiste soliste français ! Mais les rencontres avec les chefs que sont Marc Minkowski, Valery Gergiev et surtout Sir John Eliot Gardiner ont fait évoluer mon approche : j’ai commencé à l’aborder comme un opéra, où je devrais apprendre à incarner un rôle, celui d’un voyageur inspiré, sensible et profond, à l’image de Berlioz peut-être.

Antoine Tamestit © Julien Mignot
Antoine Tamestit
© Julien Mignot

Paganini avait commandé l’œuvre à Berlioz qu’il admirait beaucoup. Mais il attendait une pièce capable de le mettre en valeur, beaucoup plus virtuose que ce qu’écrivit finalement le compositeur... Il ne voulut donc même pas la jouer ! Pourtant, après avoir entendu l’œuvre, Paganini, à genoux devant tout un orchestre, présenta ses excuses à Berlioz.

Quand j’ai été conduit à l’interpréter, plusieurs facteurs m’ont fait évoluer : l’entendre jouée sur des instruments d’époque – ce qui provoque un changement profond de toute la couleur et donc de l’expression – a d’abord modifié ma perception. L’effet est réellement différent chez les cuivres mais aussi pour le son des cordes les plus aiguës. Les cuivres naturels et les cordes en boyau pur apportent plus de douceur, ce qui aide l’équilibre général, et donne une sonorité gagnant en couleur ce qu’elle perd en lourdeur. Berlioz maîtrise l’orchestration et provoque des mariages d’instruments inattendus, créant une atmosphère à ce point nouvelle qu’il me semble presque y voir l’apparition de l’impressionnisme...

Ma compréhension du rôle de l’alto solo a, elle aussi, beaucoup évolué. Bien sûr nous n’avons pas là un concerto romantique traditionnel, mais ce que Paganini n’a peut-être pas su comprendre, c’est que l’altiste est Harold (qui est Hector lui-même ?) et doit jouer un rôle prépondérant dans cette fresque dramatique qui retrace le séjour artistique si décisif de Berlioz en Italie. Il m’a fallu du temps pour ressentir les expressions cachées derrière chaque intervention de l’alto, et même ses sentiments pendant les tutti durant lesquels il se tait ! Il évolue de la mélancolie au bonheur, à la joie et même la fierté, en passant par la spiritualité et la foi, l’enthousiasme, l’amour et même l’angoisse et la peur, avant de finir bienheureux au sein d’un… quatuor !

Hector Berlioz par Honoré Daumier © Public domain
Hector Berlioz par Honoré Daumier
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C’est là d’ailleurs la plus grande difficulté de la pièce. Il faut l’habiter, devenir narrateur en imaginant presque un texte sous chaque phrase musicale, être à la fois auditeur et commentateur de l’orchestre, réagissant aux différents personnages incarnés par ses instruments. Il faut aussi, à l’image d’un chanteur d’opéra, savoir sonner au-dessus ou à l’intérieur de l’orchestre, et trouver le son adéquat pour dialoguer avec lui.

Depuis 2015, j’ai eu la chance de travailler cette partition plus en profondeur avec John Eliot Gardiner. Petit à petit, en me donnant toujours des raisons musicales, harmoniques ou rythmiques, John Eliot m’a appris à mieux connaître et comprendre le personnage de Harold, ce qu’il vit et ressent. Il a très naturellement tourné l’œuvre en une vraie pièce théâtrale, avec mise en scène. Le succès de cette approche tient au fait que, du début – où Harold ne fait pas encore partie de l’orchestre – à la première rencontre, si intime, avec la harpe, puis avec les cordes, les cuivres ou les bois, chaque moment exprime les sentiments de Berlioz en Italie. Il s’y est trouvé solitaire, mélancolique, mais aussi inspiré par toute la culture du pays, la qualité de l’opéra mais aussi des musiciens populaires de la campagne italienne (pifferari), par les paysages et les couleurs, et même par l’angoisse des dangers qu’il a pu ressentir dans certains endroits du pays ! Cette relecture interprétative permet de mieux faire comprendre l’œuvre, de la présenter comme une histoire, et d’emmener le public qui va suivre Berlioz dans ce voyage.

Extrait du manuscrit autographe de <i>Harold en Italie</i> © Public domain
Extrait du manuscrit autographe de Harold en Italie
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Bien entendu, chacun des chefs avec lesquels je travaille a une idée précise et intéressante de Harold. Celle de John Eliot Gardiner me passionne, mais n’est pas demandée explicitement par Berlioz (quoique son idée de positionnement de l’alto solo « sur l’avant-scène, séparé de l’orchestre », ouvre un questionnement). Elle me permet d’habiter encore mieux chaque phrase, avec ou sans mise en scène, et beaucoup d’autres chefs tels que Daniel Harding, François-Xavier Roth, Marc Minkowski ou Valery Gergiev défendent cette musique avec une puissance narrative qui m’inspire beaucoup.

Harold en Italie a marqué l’histoire de l’alto et défini son rôle si original et unique dans la famille des cordes. L’œuvre continue d’inspirer des chefs mais aussi des compositeurs. En 2015, après l’avoir jouée avec John Eliot Gardiner pour la première fois, j’étais tellement passionné par cette nouvelle interprétation que j’en ai parlé avec enthousiasme au compositeur allemand Jörg Widmann. Cette dramaturgie visuelle lui a à ce point plu qu’il m’a composé un concerto où la narration, le voyage et l’interaction avec les différents instruments de l’orchestre sont omniprésents. L’œuvre comporte même une carte d’orientation très précise pour les déplacements du soliste ! Jörg Widmann aurait-il écrit un Harold moderne ?

Mais encore aujourd’hui la question reste posée: qui est réellement cet Harold ? Le Childe poète de Lord Byron, Hector Berlioz lui-même, l’artiste voyageur et parfois solitaire, ou l’altiste en général qui cherche sa place?

Sir John Eliot Gardiner s’est même fait prendre à son propre jeu de mise en scène : en effet, pendant notre tournée internationale, mes positions et déambulations sur scène étaient légèrement différentes selon la salle et le chef me perdait parfois de vue ou ne savait plus où me trouver ! Il m’a donc nommé « Waldo », en référence à Where’s Waldo ? (Où est Charlie ? pour la version française) !

Harold, Hector, Waldo, Charlie, Antoine… C’est une vraie quête d’identité !