Alain Lompech © Tristan Labouret / Bachtrack
Alain Lompech
© Tristan Labouret / Bachtrack

Il y a des années et des années, si longtemps qu'il y a prescription, la fondatrice d'un grand concours international de piano avait surpris quand elle avait déclaré que la présence de journalistes dans les jurys de concours n'était pas souhaitable, affirmant qu'« ils n'avaient pas le sens des responsabilités ». Les propos de Fanny Waterman firent sourire. Depuis des années et des années, le milieu musical se faisait l'écho de décisions injustes, de petits arrangements entre jurés, de pressions nationalistes qui rendaient certains palmarès suspects et ne montraient pas un sens des responsabilités très prononcé de la part des musiciens. Au passage, relevons que le Concours de Leeds qu'elle a créé a un palmarès qui plaide – ô combien – pour lui.

Et c'est un secret de polichinelle : nombre de pianistes, illustres pour certains, racontaient des histoires étonnantes dont ils avaient été témoins... voire dont ils ont été victimes à l'orée de leur carrière. Ces histoires restaient souvent confinées au milieu musical, voire à l'entourage des musiciens en question. Mais pas toujours. Et ce depuis fort longtemps. Quelques exemples. En 1934, Alfred Cortot proteste, à Vienne, quand Dinu Lipatti, 17 ans, ne remporte pas le premier prix des mains d'un jury pléthorique et illustre... car il était trop jeune. Dans ses Mémoires, Arthur Rubinstein dit sa rancœur contre le Concours Anton Rubinstein organisé à Paris en 1905, qui sacrera Wilhelm Backhaus, devant Béla Bartók. Nelson Freire reçoit en 1964 la Médaille Dinu Lipatti à Londres. Le Brésilien en est fier, mais ne comprend pas pourquoi ce prix lui revient : il a 19 ans, n'a pas encore joué à Londres, pas publié de disques en Europe. Seulement voilà, Harriet Cohen venait d'être membre du jury du Concours Reine Elisabeth dont Freire avait été éjecté dès les éliminatoires... comme s'il fallait faire place nette pour le Soviétique qui remporta le premier prix. Cette musicienne respectée, créatrice de grands compositeurs britanniques, dédicataire d'un cahier des Mikrokosmos de Bartók, aura montré avec élégance son opposition : pour elle, Freire était le meilleur de tous.

Fanny Waterman à la vérité n'acceptait pas que certains journalistes n'aient pas hésité à rendre publics des secrets de délibération dommageables à la réputation de telle ou telle compétition. Elle avait raison et donc évidemment tort : nul ne peut être tenu à l'omerta et garder pour lui des décisions condamnables dont il a été le témoin.

Il se trouve que journaliste, j'ai été plusieurs fois du jury de concours nationaux et internationaux, de concours d'entrée et de sortie de conservatoires et que je n'ai jamais été confronté à des magouilles entre jurés. S'il y en a eu, je n'en ai pas été le témoin et elles ne sont pas parvenues à modifier le palmarès significativement. Je n'ai pas pour autant été toujours en accord avec l'éviction de certains candidats à tel ou tel stade des épreuves. J'ai en revanche assisté à des passes d'armes entre jurés aux jugements divergents et été confronté à la compétence de musiciens professionnels amoindrie par des idées reçues aussi ahurissantes que répandues qui vont du « les Russes ne comprennent rien à Beethoven » à « beaucoup trop jeune pour le dernier Schubert », en passant par « les Latins ne comprennent pas Brahms » ou par « il ne faut pas être musicien pour jouer des transcriptions ». J'en passe et des plus bêtes encore ; ce genre d'idioties qui se perpétuent de génération en génération et dont – hélas ! – l'enseignement n'est pas plus épargné que la critique musicale quand elle lit l'art des musiciens dans le nom de leurs professeurs.

J'ai aussi été confronté à l'étroitesse d'esprit de jurés arc-boutés sur des marottes qui leur font entendre tout par le petit bout de la lorgnette, au grand dam d'ailleurs de leurs collègues jurés. Et là, le journaliste spécialisé peut balayer des objections idiotes en citant des contre-exemples qui tuent les pseudos-arguments nationalistes ou fondés sur l'âge. Chaque fois ou presque, les jugements les plus absurdes émanent de professeurs de piano qui ne jouent pas en public. Beaucoup d'entre eux n'ont pas leur place dans des compétitions où se présentent des jeunes musiciens qui ont terminé leurs études, entrent dans la carrière et doivent être évalués par des musiciens, le public et des critiques musicaux – qui ne sont après tout que des membres du public.


De nos jours, les concours sont de plus en plus souvent enregistrés et filmés, diffusés en direct sur internet. Leur audience en est élargie et ça limite les magouilles, les petits arrangements qui défrayèrent tant la chronique dans les années 1960, 1980 et 1990 et tendent à reculer : les preuves sont désormais là, difficiles à nier. Les compétitions sont même devenues des sortes de festivals intégrés à la vie musicale. À tout prendre, ce sont les masterclasses publiques qui devraient être sérieusement remises en causes. Les vrais grands maîtres refusent de briller ainsi au détriment des étudiants et privilégient les échanges artistiques loin des regards et suivis, même si c'est de loin en loin. On serait étonné de savoir qui est venu à Londres jouer pour Fou T'song depuis des décennies et d'apprendre qui vient jouer de nos jours à Paris ou à Rio pour recevoir les conseils de Nelson Freire.

J'ai eu la chance d'être juré au côté d'artistes dont j'ai beaucoup appris. De l'être aussi au côté d'Harold Schonberg du New York Times : son écoute était avisée et malgré son attirance naturelle pour les virtuoses, il savait la mettre sous le boisseau face au talent. Nous avons beaucoup échangé, y compris des copies d'enregistrements inconnus de l'un et de l'autre. On apprend beaucoup en côtoyant du matin au soir pendant une semaine des pianistes comme Aldo Ciccolini, Brigitte Engerer, Nelson Freire, France Clidat, Paul Badura-Skoda, Michel Dalberto, Catherine Collard, Rafael Orozco, Elisso Virssaladze ou encore Dang Thai Son, sans oublier des compositeurs comme Jean-Louis Florentz ou Rolf Liebermann. À chacun son approche du piano, de la musique. À chacun son idée du respect du texte et du répertoire. À chacun ses convictions artistiques et son écoute, mais tous étaient à la recherche de cette petite chose mystérieuse qui distingue l'artiste exceptionnel, quitte à lui pardonner ses erreurs quand elles ne sont pas la partie visible de problèmes profonds, psychologiques ou liés à la formation musicale et pianistique.

Chose amusante, ce sont les pianistes les plus forts techniquement qui sont les plus indifférents aux fausses notes. Ils sont là pour apprécier le talent de jeunes confrères. Ils les écoutent comme s'ils donnaient un récital. Et il n'est d'ailleurs vraiment pas rare que des candidats jouent certaines œuvres d'une façon admirable qui émeut autant qu'elle laisse pantois dans un tel contexte.


Les concours sont donc aujourd'hui un passage quasi obligé. Et voir le Long-Thibaud renaître à Paris en ce mois de novembre sous la direction artistique de Bertrand Chamayou, avec Martha Argerich comme présidente, rappelle une vérité souvent occultée : un grand concours, c'est avant tout un grand jury ! Ce sont ses membres qui attirent comme un aimant les jeunes qui acceptent l'idée d'être évalués par de artistes qu'ils respectent et admirent, mais craignent les seconds couteaux jaloux comme des teignes et les « professeurs d'élèves » qu'Yves Nat aimait railler autant que « la contremaîtresse régnant sur une armée de préposées aux tierces ».

Les compétitions sont une façon inespérée de jouer dans des conditions exceptionnelles, sur de magnifiques pianos, dans des grandes salles, d'être accompagné par des orchestres symphoniques, de jouer des concertos inaccessibles, d'être porté par un public nombreux et enthousiaste, d'être écouté par des impresarios qui ne répondent même pas aux demandes de rendez-vous ordinairement, d'être remarqué par des organisateurs de concerts si difficiles d'accès eux aussi, pour ne rien dire des chefs d'orchestre qui n'auditionnent quasi plus les jeunes artistes. L'idée même de compétition est bien sûr critiquée et d'une façon abstraite on peut ne pas trop l'aimer. Mais c'est aller un peu trop vite, car elle est le fondement même de l'évolution des espèces selon Darwin et la vie musicale n'y échappe pas : toute sa vie, le musicien est jugé, jaugé par ses pairs, par le public et la presse et par ceux qui dirigent la vie musicale et décident de qui doit être programmé, enregistré sur disques, en fonction de critères qui ne font pas toujours bon ménage avec le « sens des responsabilités » attendu.